La théologie politique contre l'histoire
Biais idéologique, réécriture de l'histoire et destruction du multilatéralisme
Il existe en sciences sociales une pathologie épistémologique bien identifiable : celle du chercheur qui arrive à ses données avec une conclusion déjà formulée. La méthode scientifique exige l'inverse — que l'hypothèse reste falsifiable, que les faits résistants au cadre théorique soient pris au sérieux plutôt qu'évacués. Lorsque ce principe fondateur est abandonné, ce qui reste n'est plus de la science. C'est de l'idéologie habillée en rigueur.
Le traitement du conflit israélo-arabe dans certains courants militants des sciences sociales contemporaines constitue un exemple particulièrement net de cette pathologie. Israël y est classé a priori dans la catégorie de la puissance coloniale dominante. Ce classement n'est pas le résultat d'une analyse — il en est le point de départ. Tout ce qui suit est organisation de l'évidence pour confirmer la thèse, non pour la tester.
La conséquence est prévisible : les faits qui contredisent le cadre disparaissent. Les guerres de 1948, 1967 et 1973 — dans lesquelles Israël est attaqué ou fait face à des menaces militaires documentées et annoncées publiquement — sont minimisées, réinterprétées comme prétextes, ou tout simplement absentes du récit. Ce n'est pas une interprétation alternative de l'histoire. C'est une falsification de l'archive.
La création de l'État d'Israël en 1948 est l'aboutissement d'un processus multilatéral. La résolution 181 de l'Assemblée générale des Nations Unies, adoptée le 29 novembre 1947, entérine le plan de partage de la Palestine mandataire en deux États — l'un juif, l'autre arabe. Ce vote n'est pas une décision unilatérale d'une puissance coloniale imposant sa volonté : c'est l'expression formelle de la communauté internationale, dans l'enceinte même de l'institution qu'on nous demande par ailleurs de respecter comme autorité suprême du droit international.
Ce vote s'inscrit dans un contexte que l'on ne peut amputer sans trahir la causalité historique. La Shoah venait d'être révélée dans toute son ampleur. Six millions de Juifs européens avaient été systématiquement exterminés, avec la complicité active ou passive d'États souverains. La communauté internationale avait constaté, dans les faits, qu'il n'existait aucun refuge légal et sûr pour les Juifs d'Europe. La résolution 181 est, entre autres choses, une réponse institutionnelle à cette réalité.
Couper 1947-1948 de ce contexte, c'est amputer délibérément la chaîne causale. C'est présenter l'effet comme cause et effacer la cause comme si elle n'avait pas existé. Un chercheur rigoureux ne peut pas faire cela innocemment. Lorsque la négation ou la minimisation de la Shoah devient fonctionnelle à un cadre analytique, elle cesse d'être une erreur méthodologique. Elle devient une rupture épistémologique, et elle appelle à être nommée pour ce qu'elle est.
Le traitement de la guerre des Six Jours est particulièrement révélateur. Dans la vulgate militante, Israël y apparaît comme l'agresseur ayant déclenché une guerre préventive injustifiée. La séquence des événements est rarement exposée dans sa totalité.
Pourtant, les faits sont dans l'archive. Au printemps 1967, Nasser concentre des dizaines de milliers de soldats et des centaines de chars dans le Sinaï. Il demande et obtient le retrait de la Force d'urgence des Nations Unies qui séparait les deux armées depuis 1956. Il annonce publiquement le blocus du détroit de Tiran, seule voie maritime d'accès au port d'Eilat — blocus que les États-Unis et Israël avaient explicitement défini, dix ans plus tôt, comme un casus belli, un acte qui motive une déclaration de guerre entre deux nations.. La Syrie et la Jordanie se mobilisent. Des déclarations de dirigeants arabes évoquant ouvertement l'anéantissement d'Israël circulent dans les médias de l'époque.
On peut débattre de la proportionnalité de la réponse israélienne. On peut interroger les décisions politiques qui ont suivi la victoire militaire. Ce sont des discussions légitimes et nécessaires. Mais on ne peut pas, en restant dans les limites de l'honnêteté intellectuelle, présenter la frappe israélienne du 5 juin 1967 comme une agression surgissant du néant, sans contexte, sans provocation documentée. Ceux qui le font ne font pas de l'histoire. Ils font de la propagande.
Il existe une contradiction structurelle au cœur du discours militant qui nous occupe ici, et elle mérite d'être exposée avec précision.
Ces mêmes courants invoquent constamment les institutions internationales comme autorité de référence. Ils citent les résolutions de l'ONU, le droit international humanitaire, les avis de la Cour internationale de justice. Le multilatéralisme est présenté comme le cadre légitime de régulation des conflits entre États — par opposition au rapport de force brut, à l'unilatéralisme des grandes puissances, à la logique de la guerre.
Mais la résolution 181 de 1947, vote multilatéral de la même Assemblée générale, est déclarée illégitime. Elle serait le produit de la culpabilité occidentale, l'instrument d'un projet colonial, une décision viciée à la source. La même institution dont on invoque l'autorité devient soudainement sans valeur dès lors que ses décisions contredisent le cadre idéologique préétabli. Le vote démocratique n'est bon que si on est d'accord avec lui.
Cette incohérence n'est pas une maladresse argumentative. Elle est révélatrice. Elle montre que l'invocation du multilatéralisme et du droit international n'est pas un principe — c'est un outil. On s'en sert quand il sert, on l'abandonne quand il gêne. Or un principe qui ne s'applique qu'aux conclusions qu'on approuve n'est pas un principe. C'est une rhétorique.
Il est nécessaire, à ce stade, de nommer le phénomène dans sa dimension la plus grave.
Le cadre oppresseur/opprimé, appliqué sans ancrage empirique, génère un besoin structurel : celui d'un agent de l'oppression identifiable. La pensée conspirationniste antisémite fournit précisément cette architecture — un acteur caché, une causalité simple, un bouc émissaire au visage identifiable. Ce n'est pas une coïncidence si certains courants qui se présentent comme l'antithèse du racisme finissent par reproduire les structures cognitives du racisme ordinaire. Il y a une affinité de forme logique entre le cadre manichéen militant et le conspirationnisme, quelle qu'en soit la couleur politique.
Ce qui est particulièrement damnable, c'est que cette dérive se produit chez des acteurs qui se croient immunisés contre elle. La conviction d'être du bon côté de l'histoire est précisément ce qui ferme les yeux sur les propres mécanismes de simplification et de déshumanisation. L'antisémitisme qui filtre à travers le cadre militant n'a pas la grossièreté de l'antisémitisme traditionnel — il se présente enveloppé de vocabulaire critique, de références académiques, d'indignation morale. Il n'en est pas moins antisémitisme.
Un chercheur qui absorbe ces structures conspirationnistes n'a pas commis une erreur de méthode parmi d'autres. Il a abandonné le principe fondateur de la démarche scientifique : suivre l'évidence là où elle mène, même — surtout — quand elle contredit le cadre. Cette rupture est disqualifiante, non pas comme sanction politique, mais comme constat épistémologique.
Les conséquences de cette dérive dépassent le débat académique. Elles touchent à l'architecture même de l'ordre international que ces mêmes militants prétendent défendre.
Le multilatéralisme repose sur un postulat exigeant : les décisions des instances internationales s'imposent à tous les acteurs, indépendamment de leur alignement avec les intérêts particuliers de chacun. C'est précisément ce postulat qui fait la différence entre un droit international digne de ce nom et un simple rapport de force habillé en légitimité. Le moment où l'on accepte que les décisions multilatérales ne valent que lorsqu'elles confirment notre cadre préalable, on sape ce postulat à sa base.
Les militants qui nient la légitimité de la résolution 181, tout en invoquant d'autres résolutions comme autorité contraignante, offrent malgré eux un argument aux souverainistes les plus radicaux, aux nationalismes les plus fermés, aux puissances qui refusent toute contrainte internationale : si la sélectivité dans l'application du droit international est légitime pour eux, pourquoi ne le serait-elle pas pour tous ?
Il y a là une responsabilité intellectuelle et politique que l'on ne peut esquiver. Défendre le multilatéralisme comme principe exige de l'appliquer avec cohérence, y compris — surtout — lorsque ses décisions nous déplaisent ou contredisent nos sympathies. C'est cette cohérence qui donne au principe sa force normative. Sans elle, il ne reste qu'un slogan.
Il faut être précis sur ce que cet essai soutient, et sur ce qu'il ne soutient pas.
La critique de la politique israélienne — colonisation en Cisjordanie, conditions à Gaza, traitement des populations arabes — est légitime et nécessaire. Elle peut être menée avec rigueur, à partir des faits, dans le cadre d'un droit international appliqué avec cohérence. Cette critique existe, elle est sérieuse, et elle n'est pas visée ici.
Ce qui est visé, c'est autre chose : c'est la réécriture de l'histoire qui commence en 1948 comme si rien ne l'avait précédée, qui efface les guerres de 1948, 1967 et 1973 comme si elles n'avaient pas eu lieu, qui minimise la Shoah parce qu'elle complique le récit, qui nie la légitimité d'un vote multilatéral tout en prétendant défendre le multilatéralisme. C'est cette construction-là qui n'est pas de la science sociale. C'est de la théologie politique — un système de croyances fermé sur lui-même, imperméable à la contradiction, et structurellement compatible avec l'antisémitisme ou toute xénophobie ou racisme qu'il prétend combattre.