Analyse realpolitik d'un conflit dont le calendrier annoncé n'est pas encore écoulé.
Avant de commencer, écartons un sujet : les intentions narcissiques de Donald Trump. Personne ne doute sérieusement que Trump est un communicateur impulsif, porté à exagérer, aux déclarations contradictoires, et qui gère l'image avant la stratégie, comme tous les narcissiques. Ce constat est acquis, documenté, et franchement épuisant à répéter. Ce n'est pas l'objet de cette analyse.
L'objet, c'est ceci : dès la fin février 2026, Trump a annoncé que l'opération « Epic Fury » durerait quatre à cinq semaines. Nous en sommes à deux semaines et demie. Et pourtant, une partie des analystes et de la presse diagnostique déjà un enlisement. C'est une erreur méthodologique élémentaire : juger à mi-parcours d'une opération dont le délai annoncé n'est pas encore écoulé.
Trump n'a pas lancé cette opération sans délai revendiqué. Il a publiquement fixé une fenêtre de quatre à cinq semaines, ciblant les capacités nucléaires, balistiques et les réseaux de proxies iraniens. Il s'est même dit « très en avance » sur ses propres estimations. On peut trouver cette autosatisfaction agaçante — et c'est légitime, et ce n'est peut-être pas l'avis de CENTCOM — mais cela ne change pas le fait que la fenêtre opérationnelle n'est pas expirée.
Déclarer un enlisement à la deuxième semaine d'une opération annoncée pour durer quatre à cinq, c'est comme diagnostiquer l'échec d'une traversée de l'Atlantique à mi-chemin, prétextant qu'on n'est pas arrivé. Le scepticisme est une posture intellectuelle respectable ; le reste est une impatience habillée en analyse de mauvaise foi.
Les résultats opérationnels à mi-parcours sont mesurables. Le CENTCOM annonce environ 6 000 cibles frappées en Iran depuis le 28 février. Plus de 60 navires iraniens et 30 mouilleurs de mines ont été détruits ou coulés. Les systèmes de défense déployés — dont trois nouvelles technologies lasers — affichent des taux d'efficacité documentés contre les drones et les salves de missiles. La marine iranienne, incluant ses porte-drones, ne représente plus une force de projection cohérente.
Ce bilan est conforme à ce qu'une opération de supériorité aérienne et navale massive — deux groupes de porte-avions, des bombardiers B-2, B-1 et B-52, ainsi que des F-22 et F-35 — peut réaliser en deux semaines. Rien dans ces données ne ressemble à un blocage opérationnel. On peut critiquer les objectifs politiques de cette guerre ; on ne peut pas nier ce que disent les chiffres ; et répétons-le, confondre Trump et l'armée américaine, serait une erreur grossière.
L'élément le plus significatif de la semaine écoulée n'est pas une déclaration de Trump — c'est un mouvement naval. Le USS Tripoli, navire d'assaut amphibie basé à Sasebo au Japon, a appareillé avec sa force embarquée : le 31e Groupe expéditionnaire des Marines (MEU), soit environ 2 200 soldats, des F-35B, des MV-22 Osprey et des embarcations de débarquement. Il est actuellement repéré en mer de Chine méridionale, à dix à quinze jours des eaux du détroit d'Ormuz.
Ce déploiement a été expressément demandé par le CENTCOM pour « disposer de davantage d'options pour les opérations militaires contre l'Iran ». Un officiel américain a confirmé que l'unité sera « en mesure de conduire des opérations terrestres si l'ordre en est donné ». Deux scénarios circulent parmi les analystes militaires : une opération amphibie sur les îles iraniennes du détroit — notamment Qeshm ou Larak — pour briser le blocus d'Ormuz ; ou, dans un horizon plus large, le soutien à des forces de résistance intérieure visant à déstabiliser les Gardiens de la Révolution, comme l'armée américaine avait utilisé la résistance en France lors de la deuxième.
Ce mouvement peut signifier deux choses distinctes, et les deux sont cohérentes avec le calendrier initial. Première possibilité : l'opération progresse selon le plan, et le Tripoli constitue la prochaine phase logique — pression amphibie sur le détroit. Deuxième possibilité : les enjeux escaladent au-delà des quatre à cinq semaines, vers une guerre nettement plus longue et probablement mondiale. Dans un cas comme dans l'autre, nous ne sommes pas devant un enlisement — nous sommes devant l'évolution normale d'un conflit complexe, dont le dénouement n'est pas encore lisible à deux semaines.
Une analyse solide ne gomme pas les obstacles. Le détroit d'Ormuz reste bloqué. Le prix du baril de Brent a bondi de plus de 40 %, dépassant les 103 dollars. Le nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, élu le 8 mars après la mort de son père, a immédiatement recimenté la légitimité du régime — la décapitation politique n'a pas fracturé le pouvoir comme certains l'espéraient mais n'a peut-être que créé des martyrs, quoique hier encore, j'écris ceci mercredi matin le 18 mars 2026 après une nuit de sommeil mouvementé, d'autres cibles haut placées iraniennes ont été tuées, le régime est fragilisé, même si des fidèles le défendent encore.
Autre élément d'analyse, l'absence de plan « day after » clairement articulé reste le véritable angle mort stratégique. La puissance militaire américaine peut neutraliser des capacités — elle ne remplace pas une vision politique de l'après. Ce n'est pas un constat contre l'armée ; c'est un constat contre la direction politique. Et c'est précisément là que la critique de Trump — non pas de sa personnalité, mais de sa vision stratégique — trouve sa légitimité.
À deux semaines et demie d'une opération prévue pour durer quatre à cinq, le bilan militaire américain est solide. Le déploiement du USS Tripoli signale non pas un échec, mais une montée en puissance délibérée — vers la résolution du blocus d'Ormuz, ou vers une phase plus profonde dont nous n'avons pas encore tous les éléments.
Crier à l'enlisement avant l'échéance fixée, c'est confondre l'impatience analytique avec la rigueur. Attendons les quatre à cinq semaines annoncées. Si à ce moment le détroit reste bloqué, le régime intact et les objectifs non atteints, le verdict pourra être rendu avec méthode. Pas avant.