Le peuple oublié
L'Iran entre deux silences : celui du régime qui opprime et celui des analystes qui regardent ailleurs
J'ai deux grands-pères qui ont participé à la Libération de la France. Ce n'est pas une anecdote : c'est une façon d'habiter l'histoire. Quand je lis les analyses sur l'Iran, je n'arrive pas à me débarrasser de cette mémoire transmise — des récits de rues en fête, de larmes mêlées à la poussière des tanks alliés, de femmes qui pleuraient en embrassant des soldats qu'elles ne connaissaient pas. Non pas parce qu'elles aimaient les Américains ou les Canadiens ou les Britanniques. Mais parce qu'elles étaient libres, enfin, d'un régime qui les écrasait.
Je ne romanise pas le débarquement de Normandie. Je sais ce qu'il a coûté. Je sais aussi ce qu'il a rendu possible. Et cette double conscience — le coût réel d'une intervention militaire, et la réalité tout aussi réelle de ce qu'elle peut libérer — est précisément ce qui manque dans presque tous les discours contemporains sur l'Iran.
On parle du régime iranien. On parle de la géopolitique américaine. On parle du programme nucléaire, des proxies, des sanctions. Mais le peuple iranien, lui — le peuple réel, celui qui vit sous cette théocratie depuis 1979, celui dont la résistance quotidienne est à la fois héroïque et invisible — ce peuple-là a presque disparu du cadre analytique. Il est devenu un prétexte, une variable, un symbole. Rarement un sujet.
Il existe, dans le traitement médiatique et intellectuel de la question iranienne, deux silences qui se font face et qui, ensemble, effacent le peuple.
Le premier silence vient de la droite interventionniste — appelons-la, pour simplifier, la logique MAGA, bien qu'elle dépasse largement ce mouvement. Dans ce cadre, l'Iran est une menace à neutraliser, un axe du mal à contenir, un dossier nucléaire à résoudre. La démonstration de force américaine est la réponse par défaut. Le peuple iranien y apparaît comme une victime abstraite, utile rhétoriquement pour justifier l'action militaire, mais jamais comme un acteur politique autonome avec ses propres aspirations, ses propres divisions, sa propre capacité d'agentivité. On prétend agir pour lui ; on n'écoute jamais ce qu'il dit.
Le second silence vient d'une certaine gauche anti-impérialiste qui, par refus légitime et viscéral de l'interventionnisme américain, finit par protéger le régime dans son silence. Critiquer la théocratie islamique, dans certains milieux intellectuels, c'est risquer d'être accusé de faire le jeu de Washington. La résistance interne iranienne — et en particulier le mouvement Zan, Zendegi, Azadi (Femme, Vie, Liberté) — est regardée avec une certaine gêne, parce qu'elle réclame des choses qui ressemblent dangereusement à ce que les démocraties libérales prétendent défendre. Reconnaître pleinement cette résistance, ce serait admettre que le régime iranien est un oppresseur, et non simplement une victime de l'impérialisme occidental.
Ces deux silences, ensemble, écrasent le peuple iranien entre deux grilles d'analyse qui ne le voient pas vraiment. C'est là, dans cet espace effacé, que je veux m'arrêter.
L'Iran n'est pas un pays comme les autres. C'est l'une des plus vieilles civilisations continues de l'humanité. Là où la Grèce antique fascinait par sa philosophie et ses cités-États, la Perse achéménide construisait un empire qui, à son apogée, s'étendait de l'Indus à l'Égypte et comprenait des dizaines de peuples différents. Et cet empire n'était pas seulement une machine de guerre : c'était un laboratoire politique d'une sophistication rare pour l'époque.
Cyrus le Grand — fondateur de l'Empire achéménide, mort vers 530 avant notre ère — est souvent présenté comme le père de la première charte des droits humains. Cette lecture est partiellement anachronique : le Cylindre de Cyrus, gravé en cunéiforme sur un cylindre d'argile après sa conquête de Babylone en 539 av. J.-C., n'est pas un texte de philosophie politique universaliste au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Mais il documente des pratiques concrètes remarquables : la libération d'esclaves, le respect des religions des peuples conquis, le droit au retour pour les populations déplacées. À une époque où les conquérants rasaient les temples et déportaient les populations, c'était une rupture réelle. En novembre 2025, l'UNESCO a reconnu à l'unanimité le Cylindre de Cyrus comme symbole mondial de liberté et de respect de la diversité culturelle — reconnaissance tardive, mais significative.
Après les Achéménides, il y a eu les Parthes, les Sassanides, une tradition philosophique et poétique millénaire. Hafez, Rumi, Omar Khayyam, Avicenne : ces noms ne sont pas seulement des références exotiques dans les anthologies occidentales. Ils sont l'expression d'une civilisation qui a pensé le monde avec une profondeur comparable à celle de la Grèce ou de la Chine. Une civilisation dont l'héritage est toujours vivant dans les foyers iraniens, même sous le poids d'une théocratie qui tente de le réduire à sa seule composante islamique.
Car voilà ce que les données révèlent sur l'Iran contemporain : la population est massivement sécularisée dans ses pratiques réelles. Les sondages conduits par des chercheurs indépendants — parfois clandestinement, parfois auprès de la diaspora — montrent de façon répétée qu'une large majorité des Iraniens sont favorables à la séparation de la religion et de l'État, que la pratique religieuse formelle a chuté de façon spectaculaire depuis 1979, et que l'attachement au régime théocratique est concentré dans les réseaux de dépendance économique au pouvoir — les Gardiens de la révolution et leurs ayants droit, pas le peuple profond.
Ce n'est pas une surprise pour quiconque a voyagé en Iran ou fréquenté des Iraniens. Derrière les portes fermées, dans les appartements de Téhéran ou d'Ispahan, on boit du vin, on écoute de la musique interdite, on discute de politique avec une liberté de ton qui surprend les visiteurs étrangers. L'Iran public est une prison ; l'Iran privé est un pays libre qui survit en résistant à sa propre surface.
La résistance iranienne au régime des mollahs n'est pas seulement une affaire de femmes qui retirent leur voile dans des vidéos virales ou de manifestants qui bravent les matraques dans les rues de Téhéran. Il existe une résistance armée, organisée, qui opère en Iran et à ses marges — et cette réalité est presque systématiquement évacuée des analyses sérieuses, soit par gêne idéologique, soit par peur d'alimenter des rhétoriques belliqueuses qu'on ne veut pas valider.
C'est une erreur. Non pas parce qu'il faudrait romaniser la violence ou ignorer les complexités — les mouvements armés iraniens ont des histoires compliquées, des allégeances diverses, des bilans contrastés. Le Moudjahiddine du Peuple (MEK) traîne un passif qui le disqualifie aux yeux d'une large partie de la population iranienne, y compris de ceux qui détestent le régime. Les groupes ethniques armés — le PJAK kurde, des factions baloutches, des réseaux arabes du Khuzestan — ont des agendas qui dépassent le simple renversement du régime et incluent des revendications autonomistes qui compliquent l'unité politique post-révolutionnaire.
Mais l'existence de ces acteurs armés signifie quelque chose d'important : il y a une volonté réelle, incarnée dans des corps qui risquent leur vie, de mettre fin au régime par la force si nécessaire. Ce n'est pas une abstraction rhétorique. C'est une réalité politique qui mérite d'être prise au sérieux dans toute analyse honnête de ce qu'une transition pourrait impliquer.
Le parallèle avec 1944 s'impose ici non pas comme une métaphore sentimentale, mais comme un cadre analytique. La Résistance française n'était pas idéologiquement homogène : elle comprenait des communistes, des gaullistes, des catholiques conservateurs, des libéraux, des anarchistes. Ce qui les unissait n'était pas un projet politique commun mais un objectif militaire partagé : chasser l'occupant. C'est après, dans la libération, que les projets politiques pouvaient se confronter démocratiquement. L'intervention alliée n'a pas imposé un régime à la France ; elle a créé les conditions dans lesquelles le peuple français pouvait à nouveau choisir.
C'est exactement cela que certains Iraniens réclament : non pas qu'une puissance étrangère décide de leur avenir, mais qu'une force extérieure brise le verrou du régime pour que, enfin, ils puissent se battre politiquement pour ce qu'ils veulent construire. La libération comme condition de possibilité du débat, pas comme imposition d'un résultat.
Posons l'hypothèse franchement, sans la noyer dans les précautions d'usage : si une force militaire américaine intervenait en coordination avec une résistance armée iranienne organisée pour renverser le régime des mollahs, y aurait-il des Iraniens dans les rues pour fêter cela comme la France de 1944 ?
La réponse honnête, à la lumière de ce qu'on sait de la population iranienne réelle, est : très probablement oui, dans des proportions que les données disponibles permettent d’estimer avec prudence. Il faut ici citer les chiffres, même imparfaits, parce qu’ils disent quelque chose que les analyses géopolitiques refusent d’entendre. Le groupe GAMAAN — institut indépendant basé aux Pays-Bas, qui conduit des enquêtes anonymes et clandestines via internet et VPN auprès de dizaines de milliers d’Iraniens résidant dans le pays — documente depuis plusieurs années une opposition au régime allant de 70 % à 81 % selon les périodes, avec un pic atteint lors du soulèvement Femme, Vie, Liberté de 2022. Un sondage mené auprès de plus de 158 000 personnes posait la question directe : “République islamique : oui ou non ?” ; 81 % des répondants vivant en Iran ont répondu non. Par ailleurs, une enquête réalisée en novembre 2023 par Ham Mihan — journal contrôlé par l’État iranien lui-même, ce qui en fait un aveu sans précédent — révélait que 92 % des Iraniens se déclaraient insatisfaits de la situation du pays. Ces chiffres méritent une lecture nuancée : l’insatisfaction économique et l’opposition politique au régime ne sont pas strictement synonymes, et les conditions méthodologiques d’une enquête dans un État policier introduisent des biais réels. Mais la convergence de sources aussi différentes — une organisation indépendante étrangère, un sondage d’État, des enquêtes académiques — dessine un tableau cohérent : une vaste majorité des Iraniens, probablement comprise entre 70 % et 92 % selon les indicateurs retenus, rejette le régime sous une forme ou une autre. 89 % se déclarent favorables à un système démocratique. Ce ne sont pas des chiffres marginaux ; ce sont des données qui devraient structurer toute conversation sérieuse sur l’Iran. Cela ne signifie pas que toute intervention militaire serait accueillie comme une libération, ni que le chemin vers la démocratie serait simple — les divisions politiques au sein de l’opposition iranienne sont réelles, et aucune figure ne rassemble aujourd’hui une majorité. Mais l’idée que le peuple iranien accueillerait uniformément une rupture avec le régime comme une nouvelle forme d’impérialisme à rejeter est une projection idéologique qui dit plus sur ceux qui la formulent que sur les Iraniens eux-mêmes.
Ce scénario n'est pas sans risques réels et documentés. L'exemple irakien de 2003 est là pour rappeler ce qu'une intervention mal conçue, sans plan pour l'après, sans ancrage dans une résistance interne légitime, peut produire : non pas une libération mais une désintégration. La différence entre 1944 et 2003 n'est pas seulement une question de puissance militaire : c'est une question de partenariat. En France, les Alliés ont atterri avec une résistance intérieure qui avait maintenu une infrastructure politique et militaire capable de prendre le relais. En Irak, il n'y avait pas d'équivalent — ou plus exactement, les États-Unis ont choisi de l'ignorer. Il faut nommer aussi le risque le plus radical : une escalade impliquant la Russie ou la Chine, deux puissances qui considèrent l’Iran comme un partenaire stratégique, pourrait dans le pire des scénarios entraîner une confrontation d’une tout autre ampleur. Ce risque est réel et ne doit pas être balayé d’un revers de main. Mais il ne peut pas non plus devenir une raison permanente d’ignorer un peuple écrasé depuis quarante-cinq ans par un régime qui foule aux pieds les droits humains les plus élémentaires. La peur de la guerre ne justifie pas le confort du silence.
C'est pourquoi la séquence importe autant que l'intention. Une jonction entre une force militaire extérieure et une résistance intérieure armée et organisée n'est pas la même chose qu'une invasion unilatérale. Et c'est précisément cette séquence que le discours dominant refuse d'examiner sérieusement, coincé entre le fantasme de la force brute et le refus moral de toute intervention.
Au fond, ce que je réclame dans cet essai n'est pas une politique étrangère précise ni un plan d'action militaire. C'est quelque chose de plus simple et de plus fondamental : que le peuple iranien soit regardé comme un sujet politique, pas comme un objet de la politique des autres.
Cela signifie écouter ce que les Iraniens disent d'eux-mêmes — non pas ceux qui parlent depuis Washington ou Paris ou Toronto dans les salons de think tanks, mais ceux qui risquent leur vie à l'intérieur du pays. Cela signifie prendre au sérieux leur résistance armée comme une expression politique légitime et non comme une incongruité embarrassante. Cela signifie reconnaître que la question "êtes-vous pour ou contre l'intervention américaine ?" est une fausse question qui efface l'agentivité iranienne en la réduisant à une réaction à la politique américaine.
Et cela signifie tenir ferme face aux deux paternalismes symétriques qui épuisent ce débat : celui de droite, qui dit "nous allons vous libérer" sans écouter ce que la liberté signifie pour vous ; et celui de gauche, qui dit "vous devez vous libérer seuls" en ignorant confortablement que quarante-cinq ans de répression systématique ont rendu cela presque impossible sans aide extérieure.
Mes grands-pères n'ont pas risqués leur vie pour imposer un régime à la France. Ils y sont allés, notamment, parce que la résistance française existait, parce que le peuple français voulait être libre, et parce que sans un appui militaire extérieur, cette liberté était hors de portée. La reconnaissance de cela ne diminue pas la grandeur de la Résistance française — elle l'amplifie, parce qu'elle situe l'action dans sa réalité concrète plutôt que dans le mythe d'une libération purement autochtone.
L'Iran d'aujourd'hui a ses propres résistants. Il a une population éduquée, sécularisée, portant en elle l'héritage d'une des civilisations les plus riches de l'histoire humaine. Il a des gens qui se battent, qui meurent, qui continuent malgré tout. Ce peuple mérite mieux que d'être utilisé comme prétexte par ceux qui veulent la guerre et comme argument par ceux qui veulent l'immobilisme.
Il mérite qu'on le regarde.
Note de l'auteur
Cet essai ne prétend pas présenter un plan d'action politique ni défendre une intervention militaire spécifique. Il cherche à déplacer le regard : non vers les gouvernements qui décident, mais vers le peuple qui vit. Les positions exprimées ici sont celles de l'auteur et n'engagent que lui.