Anarchisme, droit à géométrie variable et l’effacement de la victime juive
Il y a des moments où un événement fonctionne comme un révélateur photographique — il ne crée rien de nouveau, il rend visible ce qui était déjà là. L’interception de la flottille Global Sumud en mai 2026, et surtout ce qui s’est passé à l’aéroport de Bilbao à son retour, est un de ces moments.
La scène est simple. Des militants pro-palestiniens, arraisonnés en haute mer par la marine israélienne au large de Chypre, détenus, filmés agenouillés par le ministre Ben Gvir dans une mise en scène d’humiliation qui a d’ailleurs choqué jusqu’à Netanyahou, sont finalement expulsés vers leurs pays d’origine. À leur retour en Espagne, à l’aéroport de Bilbao, ils se battent avec la police basque. Quatre arrestations.
Ce détail aurait pu passer inaperçu. Il ne devrait pas. Car il éclaire d’une lumière crue une réalité que beaucoup préfèrent laisser dans l’ombre : une partie significative de ceux qui se réclament de la cause palestinienne dans les rues occidentales ne sont pas des défenseurs du droit international — ils en sont les adversaires structurels. Ce sont des anarchistes au sens propre du terme, et leur rapport au droit n’est pas celui du militant qui invoque une norme, mais du militant qui la brandit comme arme lorsqu’elle frappe l’ennemi désigné, pour la jeter aussitôt qu’elle pourrait s’appliquer à lui.
Le droit international est multilatéral par essence. Il n’existe que parce qu’un ensemble d’acteurs accepte de se soumettre à des règles qu’ils n’ont pas toutes choisies et qui peuvent leur être défavorables. C’est précisément cette réciprocité contraignante qui lui donne sa légitimité et son efficacité. On peut critiquer l’interception de navires en eaux internationales au nom du droit de la mer. On peut invoquer les Conventions de Genève pour dénoncer le traitement des détenus. Ce sont des arguments légitimes, qui s’inscrivent dans un cadre normatif partagé.
Mais ces arguments présupposent que l’on accepte le cadre. Que l’on reconnaît la légitimité des États à maintenir l’ordre sur leur territoire, à contrôler leurs frontières, à exercer leur autorité sur leurs citoyens et résidents. Or c’est précisément ce que refuse l’anarchisme militant. Pour lui, l’État est illégitime par définition, toujours et partout. La police israélienne et la police basque participent du même système d’oppression. Se battre avec l’une ou avec l’autre, c’est le même geste : le refus de l’autorité étatique comme telle.
L’épisode de Bilbao n’est donc pas une contradiction — c’est une cohérence. Une cohérence que ses acteurs n’ont aucun intérêt à formuler explicitement, parce qu’elle rendrait impossible ce qu’ils recherchent : occuper la position morale du défenseur du droit tout en refusant de s’y soumettre. On ne peut pas invoquer le droit international pour circuler librement vers une zone de guerre et simultanément se battre avec la police à l’aéroport de retour. Ces deux postures n’obéissent pas au même rapport au monde. La première suppose un ordre normatif dont on réclame le respect ; la seconde nie cet ordre dans son principe.
Le ministère israélien des Affaires étrangères, avec une ironie qu’il faut reconnaître comme tactiquement habile, a d’ailleurs immédiatement diffusé les images de Bilbao en exigeant des explications de l’Espagne sur le traitement réservé à «ses anarchistes». L’étiquette n’est pas un jugement de valeur — c’est un constat.
Mais l’instrumentalisation du droit n’est que le premier niveau du problème. Il en existe un plus profond, qui touche à la façon dont cette mouvance construit sa relation aux victimes.
On exige d’Israël une guerre parfaite. Chirurgicale. Proportionnée à une échelle que nulle armée au monde n’a jamais atteinte, dans un théâtre d’opérations — l’une des zones urbaines les plus denses de la planète — où un adversaire opère délibérément depuis des hôpitaux, des écoles, des infrastructures civiles, en violation systématique du droit humanitaire international qu’on prétend par ailleurs défendre. Cette exigence d’absolu adressée à un seul belligérant est en elle-même un marqueur. On ne la formule pas pour les autres. On ne l’a pas formulée pour les États-Unis en Irak, ni pour la Russie en Syrie, ni pour aucune des guerres contemporaines où des civils ont été tués en nombre.
Pendant ce temps, le 7 octobre 2023 est «contextualisé». L’assassinat de 1 200 personnes, le viol systématique, la prise d’otages, les corps brûlés, les familles entières massacrées — tout cela trouve dans ce lexique des explications, des causes profondes, des responsabilités historiques qui atténuent, relativisent, dissolvent. Non pas pour comprendre, au sens analytique du terme, mais pour justifier, ou du moins pour rendre moralement équivoque ce qui ne devrait pas l’être.
Ce n’est pas un déséquilibre d’analyse. C’est une structure. Une architecture cognitive délibérée dans laquelle il n’y a toujours qu’une victime, toujours le même camp de l’innocence, et un seul qui doit répondre de chaque mort.
Il y a dans cette structure quelque chose qui dépasse le conflit israélo-palestinien et qui mérite d’être nommé directement : la difficulté de reconnaître une victime juive.
La Shoah est acceptée comme horreur absolue. Elle figure dans les curricula scolaires, dans les musées, dans les discours commémoratifs. Elle est, dans l’espace mémoriel occidental, une référence morale quasi-incontestable. Et pourtant, dès que cette même horreur produit des conséquences politiques concrètes — dès qu’elle explique pourquoi un vote multilatéral de l’ONU en 1947 a jugé nécessaire de constituer un foyer national pour un peuple que l’Europe venait d’essayer d’exterminer — on retrouve soudainement toutes les ressources du scepticisme. Le vote de 1947 devient contestable. La légitimité de l’État devient discutable. L’existence même devient un problème à résoudre.
C’est un paradoxe révélateur. On commémore la victime juive dans le passé tout en refusant ses droits dans le présent. On honore les morts de la Shoah tout en discutant si leurs descendants ont le droit de se défendre. La victime juive est acceptable dans le musée, dans le mémorial, dans l’émotion rétrospective — mais pas dans l’action politique, pas dans la guerre, pas quand elle demande à être comptée au même titre que les autres.
Même le 7 octobre n’a pas suffi. Des femmes violées, des enfants brûlés, des familles exécutées — et dans les semaines qui ont suivi, des cortèges dans les capitales occidentales où l’on scandait des slogans qui rendaient hommage aux auteurs plutôt qu’aux victimes. Le deuil juif est toujours conditionnel. Toujours assorti de «mais», de «certes», de «dans le contexte de».
Le paradoxe terminal de cette posture, c’est qu’elle détruit ce qu’elle prétend défendre.
Le droit international, le multilatéralisme, les institutions onusiennes — ce sont des constructions laborieuses qui reposent sur un principe : on accepte de se soumettre à des règles communes, y compris quand elles nous sont défavorables, parce que l’alternative est la loi du plus fort. Ce principe suppose une réciprocité. Il suppose que tous les belligérants, toutes les parties, tous les acteurs soient soumis aux mêmes normes. Il suppose qu’une victime soit une victime, quelle que soit son identité.
Quand on exige d’Israël une guerre parfaite et qu’on excuse le Hamas au nom du contexte, on ne défend pas le droit international — on le vide de son contenu. Quand on invoque la liberté de navigation en haute mer et qu’on se bat avec la police à l’aéroport du retour, on ne plaide pas pour un ordre normatif — on démontre qu’on n’y croit pas.
Le vrai multilatéralisme est précisément ce que ces militants rejettent : la contrainte symétrique, la norme partagée, le droit qui s’applique à tous ou ne s’applique à personne. Leur vision du monde est binaire et manichéenne — il y a un camp du Bien et un camp du Mal, et les règles existent pour frapper le second, jamais pour contraindre le premier. C’est, pour reprendre une image dont la justesse a quelque chose d’inquiétant, la logique des Sith : si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi.
Cette logique n’est pas seulement intellectuellement incohérente. Elle est politiquement désastreuse pour la cause qu’elle prétend servir. Parce que toute coalition large, tout changement durable, toute pression efficace sur un État qui se conduit mal — tout cela requiert précisément ce qu’elle détruit : la crédibilité d’un engagement normatif universel. Le jour où l’on peut montrer des images d’afrontements à Bilbao juste après avoir dénoncé les mauvais traitements d’Ashdod, la crédibilité s’effondre. Et avec elle, la possibilité même d’une pression internationale cohérente.
Israël est critiquable. Les conditions de la guerre à Gaza, la colonisation en Cisjordanie, le comportement de certains membres du gouvernement — ce sont des sujets légitimes, documentés, qui méritent d’être posés avec rigueur. Mais cette critique n’est possible que si elle s’inscrit dans un cadre qui reconnaît simultanément le droit d’Israël à exister et à se défendre, la réalité du 7 octobre comme crime sans justification possible, et la victime juive comme une victime entière — pas conditionnelle, pas assortie de «mais», pas acceptable seulement dans les musées.
Ce cadre, les militants de Bilbao ne peuvent pas l’habiter. Non parce qu’ils haïssent les Juifs — la question n’est pas là. Mais parce que leur vision du monde n’a pas de place pour une victime à géométrie variable. Il n’y a qu’un camp de l’innocence, et il n’a jamais été, depuis le début, celui qu’ils prétendent défendre avec le vocabulaire du droit.