La réserve rebrandée
Sur la mémoire sélective et la colonisation nominale
Il y a un argument qu'on entend revenir, régulièrement, dans les échanges entre Québécois et Anglo-Canadiens sur la question nationale. L'argument dit ceci : le Québec a été créé avec les Anglais. Sous-entendu : vous nous devez votre existence. Sous-entendu encore : votre revendication d'antériorité est une fiction. Cet argument se présente comme un rappel historique. Il est, en réalité, une escroquerie sémantique.
Pour comprendre pourquoi, il faut distinguer deux choses que l'argument confond soigneusement : la colonie française, qui existait, qui avait ses institutions, sa démographie, sa culture, son rapport propre aux nations autochtones — et la province administrative créée par la Conquête pour gérer ce qu'il restait de nous après. Le Québec comme entité juridique est, oui, une création britannique. Comme on crée une réserve. Ce n'est pas une copaternité. C'est une mise sous tutelle rebrandée.
Le nom volé
Nous nous appelions Canadiens. Ce nom était le nôtre depuis des générations — non pas par décret, mais par usage, par héritage, par enracinement dans ce territoire que nous avions nommé, traversé, habité. Les Britanniques sont arrivés, ont pris le nom, et nous ont relégués dans une appellation régionale : Québécois. Ce glissement n'est pas anodin. Le nom porte la légitimité de l'origine. Quand on contrôle l'appellation, on contrôle le récit.
La mécanique est d'une élégance perverse : on nous dépouille du nom Canadiens, on nous confine dans Québécois, et ensuite on revient nous expliquer que nous sommes les intrus dans une histoire qu'ils ont réécrite avec nous comme figurants. L'audace n'est pas dans la Conquête elle-même — toutes les conquêtes se ressemblent. L'audace est dans cette étape suivante : faire croire aux vaincus qu'ils n'existaient pas vraiment avant d'être vaincus.
La Grande Paix et ses effaceurs
L'argument sur les peuples autochtones mérite qu'on s'y arrête, parce que c'est souvent là qu'il est le plus retors. On laisse entendre que la présence française en Amérique n'était qu'une forme de colonisation parmi d'autres, équivalente à ce qui a suivi. Cette équivalence est fausse, et elle est documentable.
En 1701, la Grande Paix de Montréal rassemblait trente-neuf nations autochtones. Ce n'était pas un traité de soumission. C'était une diplomatie réelle, une coexistence imparfaite mais négociée, bâtie sur des décennies de relations — conflictuelles, certes, mais aussi d'alliance, d'intermariage, d'échange. La Nouvelle-France n'était pas une utopie. Mais elle avait développé un rapport au territoire qui n'impliquait pas la destruction systématique des peuples qui l'habitaient.
Ce sont les Britanniques qui ont introduit le modèle des réserves. Ce sont eux qui ont déployé la politique d'assimilation forcée, les pensionnats, la dépossession légalisée. Prétendre que la Conquête était une amélioration pour les nations autochtones, ou que les Français étaient les véritables colonisateurs responsables de leur sort actuel, c'est une falsification historique que les archives démentent page après page.
La structure, pas l'accident
La mémoire sélective que nous observons n'est pas accidentelle. Ce n'est pas l'ignorance. C'est une structure. On retient la date qui arrange — 1867, 1791, 1763 — et on efface ce qui précède. On commence le récit au moment où l'on arrive, et on appelle ça l'histoire.
C'est exactement ce que fait l'argument « le Québec a été créé avec les Anglais ». Il choisit comme point de départ la province administrative, parce que c'est là que commence leur rôle. La Nouvelle-France, les cent cinquante ans qui précèdent, les nations qui existaient, les alliances qui s'étaient nouées — tout cela est escamoté. Non parce qu'ils ne le savent pas. Mais parce que le récit s'effondre si on recule de quelques décennies.
Il y a un mot pour décrire la pratique qui consiste à prendre le nom de quelqu'un, à redéfinir son existence à travers ce vol, puis à lui reprocher de revendiquer ce qui lui appartenait. Ce mot n'est pas « histoire ». Ce mot est colonisation. Et elle continue, non plus avec des canons, mais avec des arguments.
Ce que ça excuserait
L'argument sur la cofondation cherche à excuser quelque chose — c'est d'ailleurs comme ça qu'il se pose, comme une réponse à nos revendications. Mais même à le prendre au sérieux, même à admettre que la province de Québec est une création conjointe, qu'est-ce que ça changerait ?
Ça ne changerait pas la Conquête militaire. Ça ne changerait pas le serment du Test, qui excluait les catholiques de la vie publique. Ça ne changerait pas les tentatives répétées d'assimilation — Durham, les écoles françaises hors Québec, le rapatriement de 1982 sans notre signature. Ça ne changerait pas que nous avons survécu, non pas grâce à la générosité de l'Empire, mais malgré lui, par notre propre entêtement à demeurer.
Le Québec n'a pas été créé avec les Anglais. Il a survécu malgré eux. Et cette nuance, précisément, est ce qu'ils n'arrivent pas à entendre — parce que l'entendre, ce serait admettre que leur récit n'est pas l'histoire. C'est juste leur version de la nôtre.