Il y a des moments dans l'histoire où quelque chose quitte les lieux. Pas bruyamment. Pas en laissant un cratère visible. Quelque chose se retire, comme la marée, et ce qu'elle laisse derrière elle — le sable mouillé, les coquillages retournés, les algues abandonnées — ressemble encore à une plage. Les gens continuent de s'y promener. Ils ne remarquent pas tout de suite que la mer n'est plus là.
Les deux grandes guerres du vingtième siècle ont été ces marées-là.
La Première Guerre mondiale a tué dix millions de soldats en quatre ans. Elle a tué quelque chose d'autre aussi, de moins comptable : la croyance que la civilisation occidentale était en marche vers quelque chose de bon. Le progrès, la raison, l'ordre moral — tout cela s'était retrouvé dans les tranchées, dans la boue, dans les gaz moutarde, et n'en était pas revenu intact.
Ce qui a suivi, on l'a appelé les Années folles. Le nom dit tout. Une décennie de jazz, d'alcool clandestin, de sexualité décloisonnée, de vitesse et d'excès — comme si une génération entière avait décidé, collectivement et sans le formuler, que puisque le sens avait disparu, autant remplir le vide avec du bruit. C'est la logique du festin après le deuil, poussée à l'échelle d'une civilisation. On ne pleure pas, on danse. On ne pense pas, on consomme. On ne demande pas pourquoi les tranchées ont existé, on commande une autre tournée.
Ce n'était pas de la légèreté. C'était de l'anesthésie.
La Deuxième Guerre mondiale a ajouté cinquante millions de morts, dont six millions assassinés méthodiquement parce qu'ils étaient juifs, Roms, homosexuels, handicapés — parce qu'ils étaient, simplement. L'humanité avait regardé dans le fond d'elle-même et trouvé quelque chose qu'elle ne pouvait pas tout à fait nommer. Pas une aberration. Une capacité. Une possibilité toujours présente, toujours prête à s'organiser sous la bonne pression.
Et là encore, ce qui a suivi n'était pas le deuil. C'était la fuite en avant.
Le baby-boom n'est pas seulement un phénomène démographique. C'est une réponse psychique collective à l'insoutenable. On fait des enfants, on achète des maisons, on construit des banlieues, on s'installe dans la normalité avec une détermination qui ressemble à de la santé mais qui est en réalité une forme de déni structuré. La vie continue — oui, mais sans avoir jamais vraiment demandé ce que la mort avait voulu dire.
Au Québec, ce mouvement a une couleur particulière. La génération du baby-boom québécois a vécu, en accéléré, deux révolutions simultanées : la sortie du catholicisme — qui avait tenu l'âme collective pendant trois siècles, avec toute sa répression et tout son cadre — et l'entrée dans la modernité consumériste nord-américaine. En l'espace d'une décennie, la Révolution tranquille a libéré des désirs que l'Église avait contenus pendant des générations. Libérés, peut-être. Mais libérés vers quoi ?
Vers rien de préparé. Vers une liberté sans boussole.
Le résultat a été prévisible, non pas parce que ces gens étaient faibles, mais parce que la structure psychique ne supporte pas le vide. Quand le sens institutionnel s'effondre sans qu'un sens personnel ait eu le temps de se construire, on comble l'espace avec ce qui est disponible : le sexe, la drogue et le plaisir immédiat. Non pas par vice, mais par nécessité. Le vide fait peur. La consommation, elle, répond toujours quand on l'appelle.
Et puis, après l'excès, il faut un bouclier. Le travail est devenu ce bouclier. L'accumulation, la réussite mesurable, le bilan au moment de la retraite — autant de façons de donner rétrospectivement une forme à une vie qui avait navigué à vue. J'ai travaillé fort. J'ai réussi. Le récit remplace l'âme.
Nous ne vivons pas après une guerre. Nous vivons après la mort des grands récits — religieux, nationalistes, révolutionnaires, progressistes. Chacun s'est effondré à son tour, sous le poids de ses propres contradictions ou de l'histoire qui refusait de suivre le script. Ce que nous habitons maintenant, c'est un interrègne : l'ancien monde ne tient plus, le nouveau n'a pas encore de nom.
Et la réponse, structurellement, est la même qu'en 1919 et qu'en 1950.
Le pornographie de masse, la consommation de vitesse numérique, les relations sans attache, les trips à trois sans connexion réelle — ce ne sont pas des signes de liberté accomplie. Ce sont les signes d'une civilisation qui comble un vide qu'elle n'arrive pas à regarder en face. La forme change. La logique est identique : remplir l'espace là où le sens s'est retiré.
Le scrolling infini est les Années folles de la génération Z. La pornographie est le baby-boom de l'intimité désincarnée. Nous fabriquons de l'intensité pour ne pas ressentir le creux et on s'étonne de tomber en dépression.
Il faut ici sortir du registre du jugement moral, parce que le jugement moral, dans ces moments-là, est une erreur de perspective.
L'eau qui devient glace n'a pas échoué. La vapeur n'est pas une dégénérescence du liquide. Ce sont des états différents de la même substance, sous des conditions différentes de pression et de température. Ce qui ressemble, depuis l'intérieur d'une phase, à un effondrement ou à une débauche ou à une perte, un bris, une discontinuité, peut être, depuis une distance suffisante, simplement une transition.
L'histoire humaine obéit à cette logique. La continuité et la discontinuité ne s'opposent pas — elles se succèdent. Pendant longtemps, rien ne change. Et puis, sous une pression suffisante, tout change d'un coup. Le système saute à un autre état. Ceux qui vivent dans le saut le vivent comme une catastrophe ou comme une libération, selon leur position. Mais c'est la même transition vue de deux côtés.
Ce que les guerres ont fait, c'est augmenter la pression de manière brutale et soudaine. Ce que la modernité tardive fait, c'est maintenir une pression diffuse, constante, sans climax — une ébullition lente qui ne débouche pas sur une vapeur claire mais sur une mousse confuse.
Et dans cet état intermédiaire — ni liquide ni gaz, ni sens ancien ni nouveau — l'âme flotte sans ancre.
Il y a quelque chose que le vide, justement, permet de voir.
Quand les structures s'effondrent — l'Église, les idéologies, les certitudes de classe ou de nation — ce qui reste, dépouillé, c'est la question nue : qu'est-ce qui tient, quand rien ne tient ? Ce n'est pas une question confortable, mais elle est honnête.
Les grandes traditions contemplatives — et certaines transmissions plus obscures, moins académiques — ont toujours su que la traversée du vide n'est pas une punition. C'est une condition. Le désert précède quelque chose. L'espace entre deux formes n'est pas l'absence de forme, c'est le moment où la forme suivante se cherche, c'est le passage de l'eau à la glace, ou à la vapeur, en apparence discontinue, mais dans une phase de transition, même si très petite et liée à plusieurs facteurs, l’ébullition à 100 °C se passe dans une plage réelle de transition de ≈ 99,9 °C à 100,2 °C.
Ce que les baby-boomers n'ont pas eu, ce que les générations d'après la guerre n'ont pas eu, ce dont nous manquons toujours, c'est une pratique du vide. Une façon d'habiter le creux sans le combler compulsivement. De rester dans l'intermédiaire sans fuir vers l'excès ou vers la rigidité.
La consommation est une fuite vers l'excès. Le travail-bouclier est une fuite vers la rigidité. Les deux évitent la même chose : le moment suspendu où l'on ne sait pas encore qui l'on est de l'autre côté de la transition.
Ce n'est pas un réquisitoire contre une génération. C'est une tentative de lire ce qui s'est passé avec les outils appropriés — non pas moraux, mais structurels.
Une civilisation qui traverse un traumatisme de masse sans rituel de passage, sans espace collectif pour digérer la mort et le sens perdu, va inévitablement produire des formes compensatoires. Ce n'est pas une faiblesse particulière des baby-boomers québécois, ni des Occidentaux en général, ni même des militaires revenus de la guerre dont on ne s'est pas du tout occupé. C'est la mécanique du vivant sous pression.
Ce qu'il est possible de faire, à partir d'une position lucide, c'est de voir le mouvement sans en être la victime. Reconnaître que nous sommes dans une transition de phase, que le creux est réel, que la tentation de le combler est aussi réelle — et choisir, malgré tout, de l'habiter un peu plus longtemps. De ne pas sauter trop vite vers le prochain récit, le prochain excès, le prochain bouclier.
L'eau, au moment précis où elle cesse d'être liquide et n'est pas encore glace, est dans un état que la physique appelle critique. Tout y est possible. Les structures peuvent se former dans n'importe quelle direction.
C'est peut-être là où nous sommes.
Et c'est peut-être, si l'on accepte de ne pas détourner les yeux, un endroit d'où quelque chose de nouveau peut encore émerger.
L'âme n'a pas disparu. Elle attend que nous arrêtions de faire du bruit.