L'anti-monisme
Résister à l'intérieur de l'empire
Il y a des fois où des mythes me tapent l'épaule. Ils me rappellent que la résistance québécoise pourrait devenir un modèle — pas pour l'Europe, où c'est relativement facile d'être un petit pays qui parle une autre langue que ses voisins, mais pour le monde entier, dans un contexte nord-américain où money speaks et où la pression vers l'uniformité est totale. Le Québec résiste à l'intérieur de l'empire, pas à côté. C'est une autre catégorie d'exploit.
La Catalogne, le Pays Basque, la Bretagne — ils résistent à des États-nations qui les entourent, mais ils ont l'Europe comme espace de respiration symbolique et économique. Le Québec, lui, n'a pas cet espace. Il est imbriqué dans le continent le plus homogénéisant de l'histoire humaine, poreux à sa langue, à ses marchés, à ses algorithmes, à ses séries télévisées. Et pourtant il est encore là, à parler français, à faire du théâtre, à se disputer en politique dans une langue que l'Amérique du Nord entière n'a jamais vraiment voulu entendre.
Ce qui rend cette résistance singulière, c'est qu'elle ne peut pas s'expliquer par les raisons habituelles. Pas la géographie — aucune montagne, aucune mer ne nous sépare. Pas la taille — on est moins nombreux que bien des peuples qui ont disparu. Pas la richesse relative — on a longtemps été les pauvres de la maison. La survie du Québec ne s'explique que par une volonté structurelle, transmise de génération en génération, dans un monde qui misait sur notre disparition.
Cette volonté n'est pas de la nostalgie. Elle n'est pas non plus du repli. C'est quelque chose de plus têtu et de plus étrange : le refus de croire que l'assimilation est le prix normal du progrès. Le refus que l'histoire ait une seule direction, et que cette direction soit toujours celle du plus grand, du plus fort, du plus répandu.
Et dans ces songes que les mythes m'envoient, je me dis que si un jour on devient souverain, on ne sera pas juste une victoire politique locale. On sera une preuve de concept pour toutes les cultures qui pensent que résister est futile parce qu'elles ne sont pas assez grandes, pas assez riches, pas assez bien placées sur la carte.
Un Québec souverain ne dirait pas au monde : regardez comme nous sommes fiers. Il dirait quelque chose de plus sobre et de plus radical : c'est possible. Il est possible de ne pas disparaître. Il est possible de rester soi-même en étant grand ouvert — de commercer, d'accueillir, de voyager, de se laisser traverser par le monde, sans pour autant se laisser
dissoudre par lui. La souveraineté ne serait pas une muraille. Ce serait une preuve que l'identité n'est pas une fragilité qu'on protège en fermant les portes, mais une force qu'on exerce en les ouvrant sur ses propres termes.
Un Québec souverain serait un symbole planétaire : la preuve que le respect n'est pas unilatéral, et qu'on n'a pas tous à ne manger que du McDo américain.
Ce que je veux dire avec le McDo comme métaphore, ce n'est pas de ne jamais en manger — c'est de refuser que ce soit le seul plat au menu. Il y a une différence fondamentale entre le choix et l'absorption. Entre goûter à une culture et se laisser digérer par elle. Le monde n'a pas à choisir entre l'isolement et la dissolution. Il y a un troisième terme, que la philosophie politique n'a pas encore vraiment nommé, mais que le Québec incarne depuis des siècles sans le formuler : l'anti-monisme.
L'anti-monisme, ce n'est pas le relativisme — il ne dit pas que toutes les cultures se valent au sens où aucune ne vaudrait mieux qu'une autre. Il dit quelque chose de plus précis : qu'aucune culture n'a le droit d'aspirer tout l'espace disponible. Que la diversité n'est pas un état transitoire en attendant l'uniformité, mais une condition permanente et souhaitable de l'humanité. Que la planète est plus riche à plusieurs voix qu'à une seule, même si cette voix unique chante juste.
C'est ça, le mythe qui me tape l'épaule. Pas la fierté d'être québécois — ça, c'est du sentiment. C'est la conviction que notre simple persistance, têtue et imparfaite, dit quelque chose d'universel au monde : qu'on peut résister à l'empire sans le haïr, qu'on peut rester soi-même sans mépriser l'autre, et qu'il existe, entre la soumission et le mur, un chemin étroit mais réel que certains peuples ont appris à marcher.