Rendre le nom
Sur la colonisation des mots et la mémoire des lieux
Il arrive que la bêtise prenne la forme d'une question. Non pas la bêtise franche, celle qui s'ignore et ne se dissimule pas, mais la bêtise instruite — celle qui a lu, qui connaît les codes de la politesse intellectuelle, et qui pose néanmoins une question dont la prémisse entière repose sur une inversion historique si complète qu'on hésite à la corriger, craignant que la correction elle-même passe pour de l'arrogance. C'est à ce type de question que Paul St-Pierre Plamondon a dû répondre un jour : après la souveraineté du Québec, est-ce que les Canadiens de Montréal changeraient de nom ?
La question semble anodine. Elle ne l'est pas. Elle présuppose que le mot Canadiens appartient à l'ensemble fédéral, qu'il est le nom propre d'un pays qui englobe tout le monde et auquel un Québec indépendant aurait renoncé — et donc qu'un club portant ce nom dans un pays souverain serait en quelque sorte mal nommé, anachronique, ou même impudent. Ce raisonnement, aussi naturel qu'il puisse paraître à quelqu'un formé à l'histoire officielle canadienne, est exactement à l'envers. Il constitue, dans sa forme la plus douce et la plus inconsciente, un exemple parfait de colonisation nominale : le mécanisme par lequel un peuple finit par demander la permission d'habiter son propre nom.
Montréal ; avant que quiconque pose une question sur un club de hockey, avant que la Nouvelle-France existe, avant que Jacques Cartier remonte le fleuve et entende les habitants de Stadaconé prononcer le mot kanata pour désigner leur village, ce lieu existait. Il existait depuis longtemps. Les fouilles archéologiques menées sur le site de ce qui est aujourd'hui le Vieux-Montréal et ses environs immédiats — notamment autour de la pointe à Callière, à l'embouchure de la petite rivière Saint-Pierre — ont permis de dater une présence humaine continue à plus de huit mille ans avant notre ère. Ce n'est pas un détail folklorique. C'est la fondation de tout ce qui suit.
Ce site n'était pas un campement secondaire. Il constituait, depuis des millénaires, un lieu de convergence commerciale et diplomatique pour les peuples autochtones du Nord-Est américain. La géographie l'imposait : la confluence du Saint-Laurent et de l'Outaouais, les rapides de Lachine formant une barrière naturelle qui obligeait les voyageurs à s'arrêter, à transborder, à négocier. Hochelaga, que Cartier visita en 1535, était une ville iroquoienne fortifiée d'environ mille habitants — soit l'une des agglomérations les plus importantes de ce qui deviendrait le Canada. La place centrale de Montréal dans la vie des peuples du continent n'est pas une invention française et encore moins britannique. Elle est antérieure à l'une et à l'autre de quelques millénaires.
Pourquoi commencer là ? Parce que la question posée à PSPP suppose implicitement que les noms et les lieux ont une origine récente, lisible dans les seuls documents coloniaux, attribuable à des puissances européennes dont l'une ou l'autre aurait la primauté. Or la réalité est plus ancienne, plus enracinée, et elle change le cadre de toute la discussion. Ce lieu a une mémoire qui précède les empires. Les Français y sont arrivés, ont appris les noms, les routes, les rythmes du fleuve et ont, à leur tour, été façonnés par ce territoire au point de se donner un nouveau nom.
Le mot canadien vient de kanata, terme iroquoïen signifiant village ou établissement. Cartier l'utilise pour désigner d'abord la région de Stadaconé, puis, par extension progressive, l'ensemble du territoire remonté. Mais c'est la population française de la colonie — les habitants de la vallée du Saint-Laurent — qui s'en empare comme identité propre. Dès le XVIIe siècle, les Canadiens sont distincts des Français. Ils parlent différemment, vivent différemment, ont développé un rapport au territoire, au fleuve, à l'hiver, que les métropolitains ne partagent pas. Le mot n'est pas importé de France. Il naît ici, de la rencontre entre des colons d'origine française et du nouveau continent et de ses peuples autochtones.
Les Habitants constituent l'autre face de cette identité. Le terme désigne le paysan libre de la colonie — propriétaire de sa terre, distinct du serf européen, enraciné dans un lieu précis plutôt que dans un ordre social abstrait. Là encore, ce n'est pas un sobriquet condescendant : c'est une dignité. Être habitant, c'est appartenir à un endroit d'une façon que les élites coloniales itinérantes ne pouvaient pas revendiquer. Le club de hockey fondé en 1909 ne choisit pas ces noms par hasard. Le Club de Hockey Canadien est fondé explicitement pour représenter les Canadiens français de Montréal, dans une ville où les équipes anglophones dominent déjà les ligues. Le club de hockey CH (Canadiens Habitants), dès l'origine, c'est nous — dans le sens précis, historiquement défini, de ce pronom.
La conquête britannique de 1763 commence le glissement. Les anglophones s'installent, prennent le contrôle des institutions, et progressivement le mot Canadian commence à migrer vers un usage plus large, moins ethniquement défini. En 1867, la Confédération le nationalise complètement : Canadian devient le terme officiel d'un État pluriel, et les anciens Canadiens — ceux qui portaient ce nom depuis deux siècles — doivent se qualifier : Canadiens français, puis Québécois pour certains. L'ironie est cruelle. Celui qui donne son nom à une maison se retrouve à devoir préciser son lien de parenté avec elle, pendant que les nouveaux résidents en héritent sans explication; les Canadiens étant maintenant ni les autochtones duquel vient l’étymologie du mot, ni les français qui l'ont adopté pour se définir en tant que peuple (et non pour désigner un village comme chez les Iroquoiens du Saint‑Laurent et les Hurons‑Wendats), mais les WASP.
C'est dans ce contexte qu'il faut entendre la question sur le club de hockey. Elle ne sort pas du néant. Elle est le produit naturel d'une éducation historique dans laquelle Canadien est devenu synonyme du tout fédéral, et où la revendication québécoise de ce mot sonne comme une appropriation plutôt que comme une origine. Le renversement est accompli si profondément qu'il ne se voit plus. C'est la marque d'une colonisation réussie : quand la victime du vol doit prouver qu'elle n'est pas le voleur.
Paul St-Pierre Plamondon cite fréquemment les modèles scandinaves — et plus particulièrement le Danemark — comme références pour penser un Québec souverain. La référence est juste, mais elle est souvent mal comprise par ceux qui l'entendent. On croit qu'il parle de la taille, du consensus social, d'une certaine tempérance politique nordique. C'est vrai, mais c'est incomplet. La pertinence du modèle danois est d'abord structurelle : c'est un petit peuple, de langue et de culture distinctes, qui a construit un État à sa mesure — et cet État lui permet d'exister pleinement, pas seulement de survivre.
Le Danemark est un pays luthérien, et ce détail n'est pas accessoire. Le luthéranisme nordique a produit une éthique particulière de l'État : sobre, fonctionnel, orienté vers le bien commun plutôt que vers la représentation symbolique du pouvoir. L'État providence scandinave n'est pas le produit d'une idéologie abstraite importée — il est l'expression institutionnelle d'une culture qui valorise l'égalité concrète, la confiance interpersonnelle, la transparence administrative. Ce modèle n'a pas émergé de nulle part : il s'est développé dans le cadre d'une nation homogène sur le plan linguistique et culturel, où l'État et la population partageaient les mêmes références, les mêmes attentes, les mêmes définitions implicites du bien collectif.
Ce n'est pas un modèle ethniquement exclusif pour autant. Le Danemark accueille des immigrants, intègre des populations diverses, participe à l'Union européenne. Mais il le fait depuis une assise culturelle stable, dans une langue nationale qui est le vecteur de toutes les institutions, de tous les services publics, de toute la vie civique. Un enfant qui grandit au Danemark — quelle que soit l'origine de ses parents — apprend le danois. Ce n'est pas une idéologie : c'est la condition de fonctionnement d'un État cohérent.
Le Québec aspire précisément à cela : pas à la fermeture, mais à la cohérence. Pas à l'exclusion, mais à un cadre institutionnel où la langue commune n'est pas une option parmi d'autres, mais le fondement de la vie publique. La souveraineté n'est pas, dans cette perspective, un projet identitaire défensif — c'est un projet de gouvernance rationnelle, du même type que celui que les Danois ont mis en place et que le reste du monde leur envie.
L'Union européenne est une construction remarquable, imparfaite comme tout ce qui est humain, mais remarquable. Elle garantit la libre circulation des personnes entre ses États membres. Un citoyen français peut s'installer en Allemagne, un Polonais peut travailler en Irlande, un Espagnol peut s'établir à Copenhague. C'est un droit fondamental du traité. Mais — et c'est ici que la comparaison avec le Canada devient décisive — l'Union européenne ne dit pas à ce Français arrivé au Danemark que le danois est une option, que le choix de la langue dans laquelle il vivra sa vie quotidienne lui appartient entièrement, que l'État danois devra lui offrir tous ses services dans la langue qu'il aura choisie, et que toute exigence linguistique de sa part constitue une forme de discrimination.
L'Union européenne ne dit pas cela parce que ce serait absurde. Ce serait dissoudre les nations membres dans un espace indifférencié où aucune culture ne peut se maintenir, où aucune politique publique ne peut être conduite dans une langue commune, où l'État devient une façade administrative sans ancrage dans une communauté réelle. Les nations européennes ont adhéré à l'Union précisément parce que celle-ci respectait leur existence distincte — leur langue, leurs institutions, leur droit à se gouverner selon leurs propres normes dans le cadre de principes partagés.
Le Canada, lui, fait exactement ce que l'Union européenne ne fait pas. Il accueille des immigrants sur le territoire québécois en leur disant — parfois littéralement, parfois par les structures institutionnelles qu'il finance et maintient — que la langue parlée est affaire de choix personnel, que le français n'est pas une condition mais une préférence, et que le Québec n'a pas plus de droit d'exiger la langue commune que n'importe quelle autre province. Il maintient des institutions fédérales unilingues anglaises sur le territoire québécois. Il finance des commissions scolaires anglophones accessibles à des populations qui ne sont pas historiquement anglophones. Il crée, en somme, les conditions structurelles dans lesquelles une langue minoritaire à l'échelle du continent ne peut pas maintenir sa vitalité, même sur le seul territoire où elle est majoritaire.
Aucun État européen souverain ne tolèrerait cela. L'Allemagne n'accepterait pas que l'Union européenne finance des écoles en turc à Berlin en précisant aux immigrants turcs que l'allemand est optionnel. La France ne souscrirait pas à un traité qui obligerait ses services publics à fonctionner en anglais partout où des anglophones s'établiraient. Le Danemark n'accepterait pas qu'un organisme supranational dise aux nouveaux arrivants que le danois est un choix parmi d'autres dans la vie civique.
Or c'est précisément ce que le Canada impose au Québec — non pas en violation d'un traité, mais en vertu de la structure constitutionnelle même de la fédération, dans laquelle le Québec n'est qu'une province parmi dix, sans droit de regard sur les politiques d'immigration fédérales qui ont le plus d'impact sur sa démographie linguistique. La comparaison avec l'Union européenne n'est pas rhétorique. Elle est analytique : elle montre que ce que le Canada impose au Québec, aucune union d'États souverains respectueux de ses membres ne l'imposerait à l'un d'entre eux.
Il serait tentant, après avoir insisté sur la gouvernance, le modèle social et la structure institutionnelle, de conclure que la question québécoise n'est pas vraiment une question de langue — que c'est une question de démocratie, d'efficacité administrative, de cohérence politique. Ce serait une erreur. Ce serait même une erreur stratégique, parce qu'elle abandonnerait le terrain sur lequel la question se pose dans la réalité vécue des Québécois.
C'est une histoire de langue. Profondément, irréductiblement. Pas parce que les Québécois seraient obsédés par leur idiome au détriment du reste, mais parce que la langue n'est pas un instrument de communication parmi d'autres : elle est le milieu dans lequel une culture pense, rêve, légifère, élève ses enfants, fait son théâtre, écrit ses lois et formule ses griefs. Une culture dont la langue est constamment en recul — sur son propre territoire, dans ses propres villes, dans les commerces de sa métropole, dans la bouche de ses propres institutions — est une culture dont l'existence est en question, pas seulement la commodité.
Le français au Québec n'est pas une langue menacée dans le sens où le serait un idiome tribal parlé par quelques centaines de locuteurs dans une forêt reculée. C'est une langue parlée par quelques millions de personnes, dotée d'une littérature, d'une philosophie, d'une science, d'une administration publique. ais c'est aussi une langue entourée de trois cents millions d'anglophones, dans un pays dont le gouvernement central fonctionne majoritairement en anglais, dans une économie continentale où l'anglais est la langue du commerce, de la technologie et du pouvoir. La pression ne vient pas seulement de l'extérieur. Elle se manifeste aussi dans une dynamique intérieure plus troublante : certains peuples autochtones — dont les langues ont été arrachées par les pensionnats, dont les enfants ont été forcés à l'anglais au nom de la civilisation — en sont venus à percevoir la défense du français comme une menace plutôt que comme une cause parallèle à la leur. Ce retournement n'est pas le fruit d'une mauvaise volonté ; c'est l'une des réussites les plus profondes de la colonisation britannique que d'avoir structuré le champ politique de telle sorte que ses anciennes victimes se surveillent mutuellement, pendant que l'uniformité anglophone avance. Défendre le français n'a jamais exclu les langues autochtones — les deux résistent à la même force, celle d'un unilinguisme continental qui n'a pas de concurrent sérieux en dehors de ceux qui choisissent consciemment de lui résister. Dans ce contexte, la pression n'est pas théorique. Elle est quotidienne, mesurable, documentée par les recensements successifs qui montrent le recul du français comme langue d'usage à Montréal.
Le Danemark n'est pas sous cette pression. Nul ne menace le danois. L'État danois n'a pas à défendre sa langue contre une force centripète continentale qui pousserait chaque habitant, chaque entreprise, chaque institution vers une autre langue. Le Québec, lui, vit sous cette pression en permanence — et la structure fédérale canadienne, loin de la contrer, la renforce en refusant au Québec les outils d'une politique linguistique souveraine.
C'est pourquoi la comparaison avec le modèle scandinave est juste, mais insuffisante si elle escamote la dimension linguistique. Un Québec souverain ne serait pas seulement un meilleur État-providence, une administration plus cohérente, une démocratie plus directement responsable devant ses citoyens. Ce serait aussi — et peut-être d'abord — un État capable de garantir que la langue dans laquelle ce peuple a pensé depuis quatre siècles continuera d'être la langue dans laquelle il pense les quatre siècles suivants.
Les Canadiens de Montréal ne changeront pas de nom après la souveraineté. Non pas par entêtement, non pas par nostalgie, mais parce qu'il n'y aurait aucune raison de le faire. Ce nom leur appartient depuis l'origine — il leur appartient même plus profondément après la souveraineté qu'avant, parce qu'il retrouverait enfin son sens premier, sans la confusion entretenue par un État fédéral qui a progressivement fait du mot Canadiens le nom de tout le monde, et donc de personne en particulier.
La vraie question n'est pas de savoir si le Québec souverain gardera ce nom. La vraie question est de comprendre comment on en est venu à poser la question — comment une colonisation nominale si profonde a pu s'opérer que les héritiers d'un mot doivent en justifier la possession devant les arrivants. Ce mécanisme ne fonctionne pas par violence. Il fonctionne par sédimentation : couche après couche de discours officiel, d'éducation, de représentation symbolique, jusqu'à ce que l'inversion soit si naturalisée qu'elle se formule comme une question innocente dans une émission télévisée.
Ce lieu, ce fleuve, ce nom ont une mémoire plus longue que la Confédération. Plus longue que la Nouvelle-France. Plus longue que les empires qui ont cru, à tour de rôle, le posséder. Les peuples qui convergeaient vers la pointe à Callière il y a huit millénaires ne demandaient la permission de personne. Leurs héritiers — tous leurs héritiers, autochtones, canadiens-français, n'excluant pas les autres (le métissage dédouble, il n'est pas deux identités à moitié) — n'ont pas davantage à rendre ce qu'ils n'ont jamais pris ; du village dit kanata aux canadiens différents des français comme les américains des anglais, les mots n'ont pas à s'excuser de leur origine et ne doivent pas de dette à ceux qui les ont plus tard empruntés pour en changer le sens.