Les externalités comme pollution systémique
Il existe une fiction fondatrice au cœur du capitalisme de marché : l’idée que le prix d’un bien reflète son coût réel. Une tasse de café à deux dollars, une course en Uber, un billet d’avion en promotion — ces chiffres nous semblent dire quelque chose de vrai sur la valeur de ce que nous consommons. Or ils mentent, au moins en partie. Ils mentent par omission, par structure, par conception.
Cette omission a un nom en économie : l’externalité. Une externalité est un coût — ou un bénéfice — que la transaction marchande fait peser sur des tiers qui n’y ont pas consenti, souvent sans même le savoir. L’usine qui rejette ses déchets dans la rivière économise sur son traitement des eaux; c’est la collectivité qui paie, en cancers, en eau non potable, en écosystèmes dégradés. Ce mécanisme, légitimé par des décennies de non-réglementation ou de réglementation laxiste, ne se cantonne plus au domaine industriel. Il est devenu le mode de fonctionnement ordinaire d’une civilisation entière.
Ce que la pandémie a rendu impossible à nier, c’est que la logique d’externalisation ne touche plus seulement les grandes corporations. Elle a été intériorisée par les gouvernements eux-mêmes, qui en ont fait une doctrine administrative.
L’exemple le plus frappant est celui du filet social. Plutôt que de financer, structurer et maintenir des programmes publics capables d’absorber les chocs — logement, santé mentale, insertion professionnelle — les gouvernements centraux dirigent les citoyens en détresse vers le secteur communautaire, comme si les banques alimentaires, les maisons d’hébergement et les organismes de quartier étaient des substituts légitimes au welfare state. Ce faisant, ils externalisent le coût humain de leurs politiques sur des organismes sous-financés, dont les bénévoles s’épuisent et dont les ressources s’amenuisent. On ne supprime pas le problème : on le déplace, en le rendant moins visible, moins comptable, moins politique.
La question des demandeurs d’asile illustre une autre variante du même phénomène. Lorsque le palier fédéral reconnaît à ces personnes un accès aux services provinciaux — santé, éducation, aide sociale — sans transférer les ressources correspondantes, il réalise une externalité fiscale. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise politique humanitaire : accueillir des personnes vulnérables est une obligation morale. Mais sans compensation adéquate, c’est une obligation morale que l’on sous-traite aux provinces, lesquelles la sous-traitent aux municipalités, qui en rejettent une partie sur les communautés d’accueil et le secteur communautaire. Chaque maillon se décharge sur le suivant, jusqu’à ce que le dernier maillon n’ait plus nulle part où se décharger.
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans ce détail apparemment trivial : une station de métro sans toilettes publiques, un commerce sans poubelle extérieure. Ces absences ne sont pas des oublis. Ce sont des choix. Des choix qui transfèrent systématiquement le coût sur autrui.
Quand une chaîne de restauration rapide retire les poubelles de sa façade, elle économise sur l’entretien et le vide juridique ou le flou de responsabilité lui permet de reporter ce coût sur la municipalité, sur les riverains, sur les piétons, sur le quartier. Quand une société de transport évite d’installer des sanitaires dans ses stations sous prétexte de coûts opérationnels, elle externalise sa responsabilité envers les personnes âgées, les personnes handicapées, les sans-abri — et, en dernier ressort, vers tous les usagers. Le système de santé, les rues souillées, les commerces de proximité méfiants lorsqu’on entre pour utiliser leurs sanitaires : telle est la chaîne des conséquences.
Ce ne sont pas là de simples inconvénients. Ce sont des symptômes d’une crise de la responsabilité collective, où chaque acteur, privé et public, a appris à optimiser son bilan en faisant peser ses contraintes sur le voisin, sur la rue, sur la société.
La critique des externalités n’est pas nouvelle. Les économistes les ont théorisées depuis Pigou, au début du XXe siècle. Ce qui est nouveau — ou du moins ce qui s’est considérablement approfondi depuis la deuxième moitié du siècle dernier — c’est leur normalisation comme stratégie consciente ou semi-consciente, non seulement dans l’économie privée, mais dans l’administration publique, dans l’urbanisme, dans la gestion des flux migratoires, dans la politique sociale.
Il y a là une forme particulière d’aveuglement — non pas innocent, mais structurel. L’externalité permet de se raconter une histoire cohérente : le budget est équilibré, les services sont rendus, les indicateurs sont au vert. Ce que le tableau de bord ne montre pas, c’est le coût réel qui s’accumule ailleurs, dans des comptabilités que personne n’est obligé de tenir. On produit ainsi un mensonge systémique : non pas une tromperie volontaire, mais une vérité administrative qui occulte une vérité sociale.
La rue Sainte-Catherine, après la pandémie, est à cet égard un observatoire brutal. Les loyers commerciaux restent élevés parce que les propriétaires fonciers n’ont pas à payer le coût de la vacance commerciale — ce coût est absorbé par le tissu social du quartier : commerces adjacents perdant leur effet de grappe, passants redirigés, identité urbaine qui s’effiloche. Les salles de consommation supervisée sont politiquement difficiles à financer, mais l’absence de ces services externalise la crise des opioïdes sur les pharmaciens, les parcs, les piétons, les intervenants d’urgence. Chaque acteur semble agir rationnellement dans son périmètre. L’ensemble produit une irrationalité collective.
L’analogie avec la pollution environnementale n’est pas qu’une figure de style. Il existe une parenté profonde entre les deux phénomènes. Dans les deux cas, un acteur économique tire bénéfice d’une activité en rejetant ses déchets — thermiques, chimiques, ou sociaux — dans un commun qui n’a pas de propriétaire formel, pas de lobbyiste, pas de voix. Dans les deux cas, les effets sont différés, diffus, difficiles à attribuer causalement. Et dans les deux cas, la solution nécessite une régulation : non pas pour entraver l’activité économique, mais pour forcer l’internalisation des coûts réels.
Ce que les économistes appellent la « taxe pigouviénne » en est l’instrument classique : taxer l’activité productrices d’externalités négatives à hauteur du coût qu’elle impose à la collectivité. Mais cette logique, appliquable à la pollution des usines, est beaucoup plus difficile à mettre en œuvre quand l’externalité est elle-même produite par l’État. Qui taxe l’inconscience bureaucratique? Qui facture au ministère des Finances le coût d’une décision qui épargne le budget fédéral en ruinant la capacité d’action municipale?
Il faudrait, pour cela, une comptabilité des coûts réels : un système qui intègre, dans les décisions budgétaires, non seulement les dépenses directes mais les coûts différés, les transferts de charge, les externalités sociales. Ce n’est pas une utopie : certains pays nordiques, Danemark en tête, ont développé des méthodes d’évaluation sociétale des politiques publiques qui tentent précisément de combler cet angle mort. Mais cela exige une volonté politique que les systèmes fondés sur le cycle électoral court n’ont pas naturellement.
Il ne s’agit pas ici d’une question technique. C’est une question de civilisation. L’accumulation des externalités non internées — environnementales, sociales, fiscales — érode lentement l’écosystème qui rend possible la cohésion sociale, l’espace urbain habitable, la confiance institutionnelle. Ce n’est pas un écosystème naturel qu’on menace ici, c’est un écosystème civique : le tissu de relations, d’institutions, d’infrastructures et de normes collectives sans lequel une société ne peut pas fonctionner.
Cet écosystème civique a, comme les écosystèmes naturels, un seuil de résilience. En deçà d’un certain coût cumulatif, il absorbe, il s’adapte, il compense. Au-delà, il s’effondre — non pas spectaculairement, mais progressivement, par dégradation des conditions de base : la confiance entre inconnus diminue, la participation civique recule, les institutions perdent leur légitimité, les communautés se replient. C’est ce que nous observons, sous des formes diverses, dans la plupart des métropoles post-pandemiques.
La métaphore la plus juste est peut-être celle du dépôt clandestin. Chaque acteur qui externalise un coût agit comme celui qui dépose ses déchets dans un terrain vague plutôt que de payer pour une élimination légale. Le terrain vague absorbe, jusqu’au moment où il ne le peut plus. Sauf que le terrain vague, ici, c’est la société.
Il n’existe rien de gratuit dans une économie. Il n’existe que des coûts visibles et des coûts invisibles. Les coûts invisibles ne disparaissent pas : ils se déplacent, se mutualisent, se concentrent sur les plus vulnérables, se capitalisent en créneau de faillite sociale. Ce que nous appelons la « crise » — de logement, de santé mentale, d’appartenance, de conférence institutionnelle — est en grande partie la facture de décennies d’externalités accumulées, présentée d’un seul coup à ceux qui n’avaient ni les ressources de les éviter ni la voix pour les refuser.
Nommer ce mécanisme n’est pas qu’un exercice intellectuel. C’est la condition préalable à toute réforme sérieuse. Tant que le débat public continuera à traiter les symptômes — la mendicite dans le métro, les tentes sous les ponts, les urgences surchargées — sans remonter aux structures qui les produisent, nous resterons en train de réparer le terrain vague sans fermer le dépôt clandestin.
La question n’est pas de savoir si nous voulons un État plus grand ou plus petit. Elle est de savoir qui paie, vraiment, pour ce que nous consommons collectivement — et si nous avons la lucidité et le courage d’en assumer le coût visible plutôt que de le refiler, silencieusement, aux suivants. Les peuples autochtones ont un principe pour cela : toute décision doit être pesée à l'aune de ses effets sur les sept générations à venir. Ce n'est pas de la poésie. C'est de la comptabilité — la seule qui soit honnête.