La langue de l’empire
Sur le paradoxe de qui accuse qui de colonialisme
Il y a une observation qui semble anodine mais qui porte loin : la langue dans laquelle une accusation est formée n’est pas neutre. Elle situe celui qui parle dans une histoire, dans un rapport au monde, dans une position de puissance ou de dépossession. Or on entend de plus en plus, dans la langue anglaise — cette langue qui est le véhicule de l’hégémonie occidentale la plus étendue de l’histoire moderne — une accusation de colonialisme dirigée contre Israël et contre les juifs qui y vivent. Quelque chose dans ce renversement mérite qu’on s’y arrête.
L’empire britannique a découpé des continents au cordeau. Il a nommé des peuples, tracé des frontières sans égard pour qui y vivait, imposé sa langue aux écoles, ses lois aux tribunaux, ses catégories aux esprits. C’est depuis cette même langue, et souvent depuis les universités formées dans cet héritage, que s’élève aujourd’hui le procès en colonialisme contre un peuple qui a ressuscité sa propre langue, après des siècles de dispersion, pour ne pas continuer à parler celle de ses perscéuteurs.
Ce n’est pas une ironie rhétorique. C’est une incohérence analytique profonde. Et elle mérite d’être déployée avec rigueur.
L’un des marqueurs les plus constants du colonialisme culturel, c’est l’imposition de la langue du conquérant au peuple conquê. Les exemples ne manquent pas : le français en Algérie, l’espagnol dans les Amériques, l’anglais en Inde, en Afrique, au Canada. La langue du colonisateur remplace, efface, marginalise. Elle est l’instrument de la dépossession symbolique autant que matérielle.
L’hébreu moderne raconte une histoire inverse. C’est une langue qui avait survivé comme langue liturgique et savante pendant deux millénaires, pendant que les communautés juives de la diaspora parlaient le yiddish, le ladino, le judéo-arabe, l’allemand, le russe. La décision de la revitaliser comme langue vivante, au tournant du XXe siècle, n’était pas celle d’un empire qui impose sa grammaire à des sujets — c’était celle d’une communauté qui décidait de ne plus parler la langue de ses pays d’exil. C’est un geste de réappropriation, de décolonisation interne, qui ressemble bien davantage à ce que font les peuples autochtones quand ils revitalisent leurs langues ancestrales.
Traiter ce geste de colonialisme, c’est non seulement se tromper de catégorie — c’est appliquer le concept à rebours de ce qu’il désigne.
Il y a une autre inexactitude dans le récit du colonialisme appliqué à la présence juive en Palestine : celle qui suppose un territoire vide d’une présence juive, soudainement planté par une immigration artificielle. Ce récit ne résiste pas à l’examen historique.
Des communautés juives ont existé de manière continue dans la région à travers toutes les conquêtes successives — romaine, byzantine, arabe, croisée, ottomane. À Jérusalem, à Safed, à Tibériade, à Hébron, des communautés ont persisté, réduite parfois, mais jamais éteintes. La diaspora signifie la dispersion de la majorité, pas la disparition de tous. C’est une nuance qui compte.
De même, si l’on pousse le critère de l’autochtonie jusqu’à sa logique, on doit noter que les Arabes du Levant sont eux-mêmes issus d’une expansion — la conquête islamique du VIIe siècle. Ce constat n’a pas pour but de nier la légitimité arabe dans la région : il a pour but de montrer que le critère du « qui était là avant » est inapplicable de manière cohérente à qui que ce soit dans cette région. Et certainement pas par ceux qui parlent depuis la langue d’un empire qui a lui-même effacé des peuples entiers.
Il y a une perspective particulière depuis laquelle cette discussion prend un relief singulier : celle d’un peuple qui a lui-même subi une colonisation réelle, documentée, articulée — et qui a survécu par l’enracinement.
La Nouvelle-France entretenait avec les nations autochtones un rapport que la Grande Paix de Montréal de 1701 illustre exemplairement. Ce traité multilatéral, impliquant une quarantaine de nations, établissait un rapport de coexistence négociée. La France n’y dictait pas : elle composait. Les Français étaient souvent en position de demandeurs autant que d’offreurs. Ce n’est pas le même rapport que celui d’un empire qui écrit les frontières d’un continent depuis une salle à Londres.
Ce qui se passe en 1760, c’est autre chose. La Conquête britannique est une colonisation dans toute sa brutalité administrative : remplacement des élites, tentative d’assimilation linguistique, marginalisation économique systématique. Lord Durham écrit explicitement que les Canadiens français sont un peuple sans histoire et sans littérature, qu’il faut fondre dans l’anglophonie pour leur bien. Ce projet colonial est articulé, conscient, écrit.
Les Québécois ont survécu. Ils ont maintenu leur langue, leur droit civil, leur identité — non pas grâce à l’empire, mais malgré lui. Et c’est précisément cet empire — ou ses héritiers culturels et linguistiques — qui se pose aujourd’hui en arbitre mondial du colonialisme. L’inversé est saisissant.
Il y a même une ironie supplémentaire. Le cadre qu’on utilise pour défendre la légitimité québécoise sur ce territoire — l’enracinement générationnel, la construction d’une culture propre, la continuité d’une présence malgré la pression d’assimilation — s’applique avec une cohérence gênante à la situation israélienne aussi. Des Israéliens en sont à la quatrième et cinquième génération nés sur ce territoire. À quel moment une population cesse-t-elle d’être « coloniale » et devient-elle simplement là ? C’est une question que les Québécois ont tranchée pour eux-mêmes. Elle ne peut pas être appliquée différemment selon la sympathie qu’on éprouve pour tel ou tel peuple.
Rien de ce qui précède ne règle les questions de droits, de territoire, d’occupation, de violence. Ces questions sont réelles. Les Palestiniens existent, souffrent, ont des revendications légitimes que le droit international reconnaît. La critique de la politique de l’État israélien est non seulement possible mais parfois nécessaire — comme celle de n’importe quel État.
Mais il y a une différence fondamentale entre critiquer une politique et nier une légitimité fondamentale. Quand l’accusation de colonialisme vise non pas telle décision gouvernementale, telle loi, tel blocus — mais l’existence même d’un État et d’une présence — elle glisse vers quelque chose d’autre. Elle ne dit plus « vous faites mal » : elle dit « vous n’avez pas le droit d’être là ».
Or c’est précisément cette deuxième affirmation qui ne tient pas, ni historiquement, ni juridiquement, ni philosophiquement. Et elle tient d’autant moins quand elle est énoncée depuis la langue de l’empire qui a plus que quiconque redéfini les cartes du monde selon ses propres intérêts.
La langue n’est pas innocente. Elle transporte une histoire, une position, un rapport à la puissance. Quand l’anglais woke accuse de colonialisme, il ne parle pas depuis le vide — il parle depuis le sommet de l’histoire coloniale la plus étendue que la modernité ait connue.
Ce n’est pas une raison de rejeter toute critique en bloc. Mais c’est une raison d’exiger la cohérence. De demander si les catégories utilisées s’appliquent uniformément ou seulement là où elles sont commodes. De demander si celui qui pointe sait ce qu’il y a derrière son propre doigt.
La légitimité ne se décrète pas depuis une université anglophone. Elle se construit dans la durée, dans l’enracinement, dans la négociation avec l’histoire — parfois douloureuse, toujours complexe. Les Québécois le savent. Les Israéliens aussi. Et peut-être que ceux qui parlent depuis la langue de l’empire ont encore du chemin à faire avant de donner des leçons de décolonisation.