Le bébé Hitler et l’algorithme
Sur les bonnes intentions, les forces collectives et le retournement des outils du pouvoir
« Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions. »
— Proverbe
Il existe une question que les philosophes posent depuis des décennies, généralement dans les cours de métaéthique ou les soirées trop arrosées : si tu pouvais remonter le temps et tuer Adolf Hitler bébé, sachant ce qu’il allait faire, le ferais-tu ? La question fascine parce qu’elle semble poser un dilemme moral pur — une vie contre des millions. Mais elle repose sur une prémisse que très peu de gens remettent en question : que Hitler, en tant qu’individu, était la cause de la Seconde Guerre mondiale.
C’est ici que la philosophie de salon rencontre la réalité historique, et que les choses deviennent véritablement intéressantes.
Cette même tension — entre l’individu qui agit et les forces qui le rendent possible — est au cœur d’un phénomène bien contemporain : l’utilisation des algorithmes à des fins politiques. Giuliano da Empoli, dans ses analyses des ingénieurs du chaos, documente avec une précision troublante comment les outils numériques ont été déployés pour manipuler l’opinion publique à une échelle sans précédent. Ce que l’on sait moins, c’est qu’une partie de cette infrastructure a été bâtie, pour la première fois à grande échelle au service d’une cause que la plupart des démocrates occidentaux auraient jugée juste : empêcher Donald Trump de prendre le pouvoir.
Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions. Mais il faut aller plus loin que ce proverbe commode, parce que la véritable leçon n’est pas simplement que les bonnes intentions mènent au désastre. C’est que l’outil survit toujours à celui qui le crée, que le collectif dépasse toujours l’individu, et que cette vérité-là est à double tranchant : elle est la source du problème, et peut-être aussi la seule voie vers sa solution.
Revenons au bébé Hitler. L’Allemagne de la République de Weimar sort de la Première Guerre mondiale écrasée sous le poids du traité de Versailles : réparations écrasantes, territoires amputés, humiliation nationale institutionnalisée. La crise économique des années 1929-1933 détruit ce qui reste de la classe moyenne. L’hyperinflation a déjà ravé les économies d’une vie entière. Le ressentiment cherche un exutoire. L’antisémitisme, loin d’être une invention nazie, est une tradition européenne séculaire prête à être instrumentalisée.
Dans ce contexte, Hitler n’est pas une cause. Il est un catalyseur. Il incarne, articule et amplifie des forces qui existaient avant lui et qui le dépassent. Supprimez l’enfant dans son berceau de Braunau am Inn en 1889 : la structure demeure. L’humiliation demeure. La crise économique demeure. La tradition antisémite demeure. Une autre figure — peut-être moins charismatique, peut-être plus froide encore — émerge. On ne change pas le cours d’une rivière en enlevant un caillou.
Thomas Carlyle, au XIXe siècle, a théorisé l’histoire comme le produit des grands hommes — ces individus exceptionnels qui, par leur volonté et leur génie, infléchissent le destin des nations. Cette vision a une séduction narrative indéniable : elle donne un visage à l’histoire, un héros ou un méchant sur qui concentrer l’attention et le jugement moral. Mais Marx, Braudel et toute la tradition de l’histoire des structures lui ont opposé une vision radicalement différente : les individus n’incarnent que des forces qui les précèdent et les dépassent. L’histoire se fait dans la longue durée, dans les structures économiques, dans les mouvements de population, dans les tensions sociales accumulées sur des décennies, siècles, millénaires, ères.
La vérité, comme souvent, réside dans la tension entre ces deux visions plutôt que dans l’une ou l’autre prise absolument. Car il faut concéder quelque chose à la contingence.
Lénine en 1917. De Gaulle en juin 1940. Mandela refusant la rancœur en 1994. Il y a des moments charnières où un individu singulier — par son audace, sa clairvoyance, ou simplement sa présence au bon endroit — semble effectivement infléchir le cours des choses d’une façon qui n’était pas écrite d’avance. La contingence est réelle. L’histoire n’est pas un déterminisme mécanique. Un autre général que De Gaulle ce soir de juin 1940 aurait peut-être capitulé sans appel. Un autre négociateur que Mandela aurait peut-être conduit l’Afrique du Sud vers la guerre civile.
Mais — et c’est là où le bémol doit être maintenu fermement — la contingence individuelle opère toujours à l’intérieur de contraintes structurelles. De Gaulle a pu appeler parce que la Résistance existait déjà en germe. Mandela a pu négocier parce que le régime de l’apartheid s’était déjà effondré économiquement. L’individu exceptionnel ne crée pas le possible à partir du rien : il saisit un possible que les forces collectives ont rendu disponible. Tuer bébé Hitler, c’est retirer un acteur. Laisser intacte la scène.
Giuliano da Empoli documente avec une lucidité implacable comment la politique contemporaine a été transformée par une nouvelle classe d’ingénieurs — non pas ceux qui construisent des ponts, mais ceux qui construisent du consentement. Des spécialistes du micro-ciblage, de l’exploitation des biais cognitifs, de la cartographie fine des peurs et des désirs électoraux. Des gens qui ont compris avant tout le monde que la politique moderne se gagnait dans les data, pas dans les idées.
Ce que l’on tend à oublier, c’est que cette infrastructure a été bâtie et legitimée à grande échelle par l’équipe d’Obama. Les campagnes de 2008 et 2012 ont été des laboratoires pionniers : micro-ciblage électoral, personnalisation des messages selon les profils psychographiques, mobilisation numérique précise. Le but était démocratique, ou du moins se voulait tel : mobiliser les abstentionnistes, convaincre les indécis, construire une coalition progressive capable de gagner dans un pays profondément divisé.
La démarche était, à ses propres yeux, légitime. Il s’agissait de contrer la montée d’un populisme que ses artisans jugeaient dangereux pour la démocratie. En un sens, c’était la version politique de la question du bébé Hitler : utiliser des moyens radicaux pour empêcher un mal que l’on croit certain. L’intention était bonne. La cause était, selon ses défenseurs, juste.
Mais l’outil ne reconnaît pas les intentions de celui qui le forge. Il attend simplement le prochain utilisateur.
Cambridge Analytica. Steve Bannon. La machine algorithmique que les progressistes américains avaient perfectionnée a été retourné contre eux avec une efficacité dévastatrice. Les mêmes techniques de micro-ciblage, la même exploitation des biais cognitifs, la même cartographie des peurs — au service cette fois d’une tout autre vision du monde. Trump n’a pas inventé la manipulation algorithmique. Il en a hérité.
C’est ici que le paralléle avec le bébé Hitler devient saisissant. Ceux qui ont construit cet arsenal numérique croyaient résoudre un problème en neutralisant un adversaire. Ils ont en réalité légitimé et perfectionné une infrastructure dont ils n’étaient ni les seuls ni à terme les principaux bénéficiaires. Comme celui qui tuerait l’enfant autrichien sans toucher aux structures qui l’ont produit, ils ont agi sur l’individu — ou plutôt, sur l’élection — sans voir que les forces sous-jacentes étaient intactes. Le terreau du populisme : la désindustrialisation, la précarisation, le sentiment d’abandon des classes populaires, la crise de représentation — tout cela n’a pas été adressé. On a optimisé la campagne. On n’a pas guéri la société.
Et on a laissé les outils à être utilisé par l'opposition.
La véritable leçon de ces deux histoires — celle du bébé Hitler et celle de l’algorithme d’Obama — est la même : agir sur l’individu ou sur l’outil sans transformer les conditions collectives qui les rendent nécessaires, c’est une politique de l’illusion.
Le collectif précède l’individu. Non pas au sens où l’individu ne compte pas — la contingence existe, nous l’avons vu — mais au sens où aucun individu, aussi charismatique ou malveillant soit-il, ne peut agir hors du sol que lui prépare la société. Hitler n’a pas créé l’antisémitisme européen. Il l’a instrumentalisé. Trump n’a pas créé le ressentiment des classes populaires américaines. Il en a été l’amplificateur.
De même, l’algorithme n’a pas créé la polarisation politique. Il l’a exploitée et approfondie. Les forces structurelles — inégalités économiques croissantes, crise de confiance envers les institutions, sentiment de dépossession culturelle vécu par des pans entiers de la population — existaient avant Facebook, avant Cambridge Analytica, avant les chambres d’écho. Le numérique a accéléré et radicalisé ce qui couvait déjà.
Foucault avait compris quelque chose d’essentiel sur le pouvoir : il ne circule pas à sens unique. Il n’est pas la propriété exclusive d’une classe dirigeante qui l’exercerait sur des sujets passifs. Il se diffuse, il se retourne, il s’infiltre par des voies imprevues. Les dispositifs de contrôle deviennent des instruments de résistance. Les outils de surveillance deviennent des outils de dénonciation. Ce que le pouvoir forge contre le peuple, le peuple peut éventuellement le retourner, même si le danger de sa répression est plus grande que jamais, au main du pouvoir apparemment unilatéral de l’État.
Mais cette possibilité du retournement ne se réalise pas spontanément. Elle exige une conscience collective, une organisation, et surtout la reconnaissance que la bataille se mène d’abord sur le terrain des structures — économiques, institutionnelles, culturelles — et non simplement sur celui des individus ou des outils.
Il serait intellectuellement malhonneté de conclure ici sans réaffirmer le bémol sur la contingence, parce qu’il change tout à l’éthique de l’action.
Si les structures déterminent tout, l’action individuelle est vaine. Si l’histoire est purement mécanique, la résistance est une illusion confortable. Mais ce n’est pas ce que l’histoire enseigne. Elle enseigne que les structures créent des possibles, et que des individus — ou plus précisément des collectifs organisés autour d’individus qui catalysent une énergie commune — peuvent saisir ou manquer ces possibles. La fenêtre existe. Encore faut-il la voir, et avoir la détermination d’y passer.
Cela change la question éthique. La bonne interrogation n’est pas : « dois-je tuer bébé Hitler ?» Elle est : « quelles conditions sociales dois-je transformer pour que l’enfant autrichien n’ait jamais accès à un marché politique prêt à le porter ?» La bonne question, face aux algorithmes de manipulation, n’est pas : « comment optimiser ma propre campagne de ciblage ?» Elle est : « comment démanteler les conditions économiques et symboliques qui rendent une population vulnérable à ces manipulations ?» ou les crée, Hitler n'avait pas lui-même non plus l'obligation de devenir ce qu'il est devenu, ce qui l'a aigri n'avait pas obligation d'être.
C’est un déplacement majeur. Il déplace l’attention de l’ennemi à combattre vers le terrain à transformer. De l’individu à neutraliser vers la structure à réformer. Du court terme tactique vers le long terme politique.
Et pourtant, dans le monde réel, le long terme ne suffit pas toujours. Les structures prennent des décennies à transformer. Pendant ce temps, les algorithmes tournent, les démocraties vacillent, des élections se gagnent et se perdent. Il faut une réponse qui soit à la fois structurelle et immédiate.
C’est ici qu’apparaît la possibilité la plus intéressante — et la plus sous-estimée : le retournement de l’outil.
L’histoire récente en offre plusieurs exemples. En Espagne, le mouvement des Indignados a utilisé les réseaux sociaux non pas comme machine à cibler des individus, mais comme infrastructure de mobilisation collective horizontale, sans l’intermédiaire des partis traditionnels. En Égypte en 2011, les réseaux ont permis une coordination révolutionnaire que les services de renseignement n’avaient pas anticipée. En Amérique latine, des mouvements indigènes et féministes ont transformé des plateformes conçues pour vendre de la publicité en espaces de résistance et de construction identitaire.
Ces exemples ont leurs limites. On sait aujourd’hui que les révolutions du Printemps arabe ont été en grande partie récupérées ou écrasées. On sait que les plateformes numériques sont fondamentalement contrôlées par quelques corporations dont les intérêts ne sont pas ceux des peuples. Le retournement de l’outil est réel, mais il est toujours précaire, toujours menacé de réappropriation.
Ce qui distingue les expériences durables des éclairs éphémères, c’est précisément ceci : les mouvements qui ont survécu ne se sont pas contentés de retourner l’outil. Ils ont construit, en même temps, des structures autonomes — syndicats, coopératives, médias alternatifs, institutions de proximité. Ils ont compris que l’outil numérique pouvait ouvrir la fenêtre, mais que c’est la force collective organisée qui devait la traverser et bâtir quelque chose derrière.
Le peuple peut retourner les outils qu’on a brandis contre lui. Mais seulement s’il ne répète pas l’erreur de ceux qui les ont créés : croire que maîtriser l’outil suffit. Que cibler mieux, communiquer plus efficacement, gagner l’élection suivante équivaut à transformer le rapport de forces réel.
La question du bébé Hitler est, à bien y réfléchir, une question piège. Elle nous fascine parce qu’elle nous offre l’illusion du contrôle : si on pouvait seulement éliminer le bon individu au bon moment, l’histoire basculerait. Mais l’histoire ne bascule pas ainsi. Elle se transforme lentement, douloureusement, par l’action de millions de personnes sur des structures qu’elles comprennent de mieux en mieux.
La même illusion habite ceux qui croient qu’il suffit de perfectionner l’algorithme, de gagner la prochaine bataille numérique, de neutraliser le prochain populiste. Le terreau demeure. Les inégalités demeurent. La défiance envers les institutions demeure. Et si on n’y touche pas, un autre viendra.
Mais voici ce que cette même analyse révèle en creux : si les structures déterminent ce qui est possible, alors transformer les structures est la tâche la plus radicale et la plus urgente qui soit. Non pas par idéalisme naïf, mais par réalisme profond. Les mouvements qui ont effectivement changé le cours de l’histoire — les syndicats ouvriers du début du XXe siècle, les mouvements de décolonisation, le mouvement des droits civiques américain — n’ont pas gagné en ciblant des individus. Ils ont gagné en construisant des contre-pouvoirs, en forgeant des solidarités, en rendant intenable le statu quo pour les structures qui le maintenaient.
Les outils numériques ne sont pas neutres. Mais ils ne sont pas non plus unidirectionnels. Le peuple peut les reprendre — à condition de ne pas s’y perdre, de ne pas confondre la visibilité avec la puissance, le bruit avec la force. À condition, surtout, de se souvenir que la bataille principale ne se mène pas dans les serveurs de Silicon Valley, mais dans les usines, les quartiers, les écoles, les conseils municipaux : partout où les structures qui fabriquent les conditions du consentement et de la domination peuvent encore être transformées par des humains qui ont décidé de le faire.