La guerre qu'on ne voit pas
La désinformation russe, de Lénine aux algorithmes
Septembre 2018. Une vidéo commence à circuler sur les réseaux sociaux. On y voit une jeune femme, Anna Dovgalyuk, vingt ans, déambuler dans le métro de Saint-Pétersbourg avec une bouteille. Elle s'approche d'hommes assis les jambes écartées — le fameux manspreading — et les asperge d'un liquide qu'elle présente comme de l'eau de Javel diluée. Les hommes sursautent. La scène est filmée avec cette qualité granuleuse du document authentique. Le titre de la vidéo est explicite : Fighting Manspreading... With Bleach!
En quelques jours, la vidéo est vue des millions de fois. Elle est relayée par Fox News, Vice, des dizaines de médias occidentaux. Les commentaires s'enflamment des deux côtés : les uns voient la preuve que le féminisme est devenu fou, les autres voient des hommes utiliser une vidéo de propagande pour attaquer les droits des femmes. La rage, de part et d'autre, est bien réelle.
Le problème, c'est que la scène est entièrement fabriquée. Le liquide était de l'eau. Les hommes étaient des acteurs payés. Un d'eux, Stanislav Kudrin, a d'ailleurs eu la franchise de le dire sur ses réseaux sociaux, avant de supprimer le message : « Ils nous ont versé de l'eau dessus. Naturellement, c'était joué. Ce sentiment quand tu arrives au tournage avec deux pantalons de rechange et que tu repars avec un salaire. »
La vidéo avait été produite par une boîte russe spécialisée dans les contenus viraux, puis amplifiée par In The Now, un canal de médias sociaux appartenant à Russia Today — la chaîne d'État russe — mais qui n'affichait pas ouvertement cette filiation. Le site EU vs Disinfo, financé par l'Union européenne pour traquer la désinformation, a été le premier à documenter la manœuvre. L'objectif n'était pas de convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit. L'objectif était de diviser.
Cette vidéo n'est pas une anomalie. Elle est un exemple parmi des milliers d'une doctrine cohérente, élaborée sur plusieurs décennies, qui repose sur une compréhension très sérieuse de la psychologie humaine. Pour en comprendre la mécanique, il faut remonter beaucoup plus loin que 2018. Il faut remonter aux fondements idéologiques d'un État qui a décidé, dès ses premières années d'existence, de faire de la psychologie sociale une arme.
Il existe une idée reçue selon laquelle la propagande soviétique était grossière — des affiches d'ouvriers triomphants, des slogans répétés jusqu'à l'absurde, un bourrage de crâne que personne ne prenait vraiment au sérieux. Cette image est à la fois vraie et profondément trompeuse. Vraie, parce qu'une partie de la communication intérieure soviétique relevait effectivement de ce registre. Trompeuse, parce qu'en parallèle, l'URSS a développé une école de psychologie sociale d'une rigueur et d'une sophistication remarquables, dont les applications opérationnelles ont été exportées vers l'Occident avec une tout autre finesse.
Le matérialisme dialectique, philosophie officielle de l'État soviétique, avait une conséquence inattendue : il rendait le comportement humain légitime comme objet d'étude scientifique. Loin du mysticisme ou de l'idéalisme bourgeois, la psychologie pouvait être traitée comme une science dure, avec des lois, des mécanismes, des leviers prévisibles. Pavlov avait montré que les réflexes conditionnés fonctionnaient chez le chien ; l'État soviétique en a tiré la conclusion que des mécanismes analogues s'appliquaient à l'être humain dans ses comportements sociaux et politiques.
Des chercheurs comme Lev Vygotsky et Alexander Luria ont produit une psychologie cognitive de premier ordre, reconnue internationalement pour ses contributions sur le développement de la pensée et le rôle du langage dans la construction de la réalité. Ce travail académique était réel et sérieux. Mais il existait en parallèle une branche beaucoup moins visible : la psychologie appliquée aux opérations d'influence, développée au sein du KGB et des services de renseignement militaire, le GRU.
C'est dans cette branche que nait, dans les années 1950, la doctrine formalisée des mesures actives — aktivnyye meropriyatiya en russe. Les mesures actives désignent l'ensemble des opérations clandestines visant à influencer les perceptions, les attitudes et les comportements des populations étrangères sans que celles-ci sachent qu'elles sont la cible d'une opération. Ce ne sont pas des opérations militaires. Ce ne sont pas non plus de la simple propagande. Ce sont des opérations psychologiques de précision, conçues pour exploiter les structures cognitives et émotionnelles de la cible.
La distinction est fondamentale. La propagande classique cherche à convaincre : elle propose un récit, une image du monde, une vérité alternative. Les mesures actives ne cherchent pas à convaincre. Elles cherchent à déstabiliser. À corroder la capacité de la cible à distinguer le vrai du faux, à faire confiance à ses institutions, à maintenir une cohésion sociale. Le résultat visé n'est pas l'adhésion, c'est la confusion.
En 1970, un homme quitte l'Inde où il travaillait comme officier du KGB sous couverture journalistique. Il s'appelle Yuri Bezmenov. Il a trente-deux ans. Il défecte au Canada et passe les deux décennies suivantes à donner des conférences, à écrire, à expliquer avec une précision désarmante comment fonctionne la machine qu'il a servie.
Le concept central de Bezmenov est celui de démoralisation — un terme qui, en russe opérationnel, ne signifie pas simplement « décourager » mais désigne un processus beaucoup plus profond : la destruction de la capacité d'une société à évaluer correctement la réalité. Une société démoralisée au sens de Bezmenov n'est pas une société triste. C'est une société qui a perdu ses outils épistémiques — sa capacité collective à distinguer l'information de la désinformation, la menace réelle de la menace fabriquée, l'ennemi réel de l'ennemi inventé.
Bezmenov décrit quatre étapes dans ce processus. La première est la démoralisation elle-même, un travail de quinze à vingt ans — une génération — qui consiste à infiltrer les institutions culturelles, éducatives et médiatiques d'un pays pour y instiller des idées qui fragilisent ses fondements. La deuxième étape est la déstabilisation, qui prend de deux à cinq ans et vise les structures économiques, politiques et de défense. La troisième est la crise, un basculement rapide. La quatrième est la normalisation — l'imposition d'un nouvel ordre, présenté comme la solution à la crise qu'on a soi-même provoquée.
Ce qui frappe dans l'analyse de Bezmenov, c'est son insistance sur la première étape. La démoralisation, dit-il, est irréversible une fois accomplie. Montrez à une personne démoralisée des faits qui contredisent ce qu'elle croit : elle ne les verra pas. Elle les rejettera, les requalifiera, les ignorera. La démoralisation n'est pas un problème d'information. C'est un problème de structure cognitive. La machine à traiter la réalité est abîmée.
Bezmenov avait une vision très précise de ses cibles préférées dans les sociétés occidentales : les intellectuels progressistes, les journalistes idéalistes, les militants de causes sociales. Non pas parce qu'ils étaient stupides — souvent c'était l'inverse — mais parce que leur engagement sincère pour des valeurs comme la justice ou l'égalité les rendait vulnérables à un certain type de manipulation. On pouvait les amener à défendre des positions qui servaient les intérêts soviétiques tout en croyant défendre leurs propres valeurs. Il les appelait, avec une froideur clinique, « les idiots utiles ».
L'expression est devenue célèbre, souvent mal comprise. Elle ne désigne pas des gens stupides. Elle désigne des gens intelligents dont l'intelligence a été orientée, sans qu'ils le sachent, au service d'un agenda qu'ils auraient refusé s'ils en avaient eu conscience.
Pour comprendre comment une vidéo fabriquée dans le métro de Saint-Pétersbourg peut déclencher une tempête politique dans vingt pays simultanément, il faut comprendre quelques principes opérationnels fondamentaux de la désinformation moderne.
Le premier principe est celui de l'exploitation des fractures existantes. La désinformation russe ne crée pas de conflits là où il n'y en a pas. Elle identifie les tensions réelles dans une société — racisme, inégalités économiques, identité de genre, immigration — et les amplifies. L'opération manspreading était parfaite à cet égard : le débat sur le féminisme militant était réel, la polarisation entre ses partisans et ses détracteurs était réelle. Il suffisait de fournir du carburant.
Le deuxième principe est ce que les chercheurs en désinformation appellent la firehose of falsehood — le tuyau d'incendie de fausseté. Contrairement à la propagande soviétique classique qui défendait un récit cohérent, la désinformation contemporaine produit un volume massif de contenus contradictoires. Le but n'est pas de vous faire croire à une version particulière des faits. Le but est de vous faire douter de la possibilité même d'établir des faits. Si tout se contredit, si chaque affirmation a sa contre-affirmation, l'énergie cognitive s'épuise et la résignation s'installe : « On ne peut pas savoir. Tout le monde ment. »
Le troisième principe est la dissimulation de la source. In The Now ne s'affichait pas comme une émanation de Russia Today. La vidéo Dovgalyuk n'avait aucun logo russe. Elle avait l'apparence d'un document authentique, filmé par quelqu'un avec un téléphone, dans les conditions visuelles de la réalité ordinaire. Une fois dans le flux des réseaux sociaux, elle circulait sans origine identifiable, se greffant sur les débats locaux comme si elle en était issue.
Le quatrième principe, peut-être le plus puissant, est l'utilisation de la réaction comme arme. La vidéo Dovgalyuk n'avait pas besoin d'être crue pour fonctionner. Il suffisait qu'elle soit regardée et qu'elle déclenche une réaction émotionnelle. La rage des antiféministes et la défensive indignée des féministes produisaient exactement le même effet : de la division, de la méfiance, de l'épuisement. Le contenu avait accompli sa mission avant même que la question de son authenticité soit posée.
En 2016, lors de la campagne présidentielle américaine, l'Internet Research Agency de Saint-Pétersbourg gérait simultanément des pages Facebook se présentant comme des groupes Black Lives Matter et des pages se présentant comme des groupes opposés au mouvement. Elle organisait des manifestations rivales, parfois au même endroit, le même jour. L'objectif n'était de faire gagner personne. L'objectif était de s'assurer que tout le monde perde confiance dans ses voisins, dans ses institutions, dans sa propre capacité à lire le monde.
On pourrait croire que les démocraties libérales, avec leur presse libre, leurs institutions indépendantes et leurs traditions de débat critique, seraient naturellement résistantes à ce type d'opération. L'expérience des vingt dernières années suggère le contraire. La question mérite d'être posée sans complaisance : qu'est-ce qui nous rend si vulnérables ?
La première réponse est structurelle. Les réseaux sociaux ont créé une infrastructure d'amplification qui n'existait pas à l'époque de Bezmenov. Un contenu conçu pour déclencher une réaction émotionnelle maximale — outrage, indignation, peur — est favorisé algorithmiquement, précisément parce qu'il génère de l'engagement. Les plateformes n'ont pas été conçues pour diffuser de la désinformation ; elles ont été conçues pour maximiser l'attention. Mais maximiser l'attention dans une population polarisée revient souvent au même.
La deuxième réponse est culturelle. Les sociétés libérales ont développé, à juste titre, une norme de tolérance et d'ouverture au débat. Mais cette norme a un angle mort : elle s'applique difficilement aux acteurs qui ne partagent pas ses prémisses. Débattre honnêtement avec quelqu'un qui débat honnêtement est une chose. Débattre avec une opération conçue précisément pour exploiter les règles du débat honnête en est une autre.
La troisième réponse est peut-être la plus inconfortable : la solidarité de camp. Dans les mouvements politiques, qu'ils soient progressistes ou conservateurs, il existe une pression puissante à ne pas critiquer les siens, à ne pas fournir « des munitions à l'adversaire ». Cette pression est compréhensible dans une logique de combat politique. Mais elle crée un vide que la désinformation vient précisément remplir.
Quand le féminisme — pour reprendre l'exemple Dovgalyuk — ne dispose pas d'une culture robuste de critique interne de ses propres excès, deux choses se produisent. D'abord, les excès réels ne sont pas corrigés de l'intérieur. Ensuite, et c'est le plus grave du point de vue qui nous occupe ici, le travail de mise en évidence de ces excès est délégué à l'extérieur — parfois à des adversaires politiques de bonne foi, parfois à des officines de désinformation étrangères. Le silence défensif d'un mouvement devient une invitation à la manipulation.
Ce n'est pas un argument contre le féminisme. C'est un argument pour la pensée critique à l'intérieur de chaque camp. Les mouvements qui résistent le mieux à la désinformation sont ceux qui ont intégré que la critique interne est une forme d'immunité, non de trahison.
Il serait tentant de conclure cet essai par une liste de recommandations pratiques : vérifiez vos sources, méfiez-vous des contenus qui vous indignent trop facilement, consultez des sites de fact-checking. Ces conseils sont utiles. Ils sont aussi, en eux-mêmes, insuffisants.
La doctrine des mesures actives a été conçue pour être résistante à la correction informationnelle. Une société dont les membres vérifient individuellement chaque information est plus résistante qu'une société qui ne le fait pas — mais elle reste vulnérable si ses fractures sociales sont profondes et ses mouvements politiques incapables d'autocritique. La résistance à la désinformation n'est pas qu'une compétence individuelle. C'est une propriété collective.
Ce que Bezmenov avait compris — et ce que les opérations russes contemporaines exploitent systématiquement — c'est que la vulnérabilité d'une société n'est pas proportionnelle à son niveau d'éducation ou d'accès à l'information. Elle est proportionnelle à sa cohésion interne et à sa capacité à maintenir des espaces de discussion où la réalité peut être évaluée collectivement, sans que la pression de camp ne prédétermine les conclusions.
Cela demande quelque chose de précis et d'exigeant : la capacité de nommer les excès de son propre camp avant que l'adversaire — ou pire, un service de renseignement étranger — ne le fasse à notre place. Non par lâcheté ou par équidistance molle entre le vrai et le faux. Mais parce qu'un mouvement qui ne peut pas se critiquer lui-même a externalisé sa propre cohérence, et avec elle, une partie de sa souveraineté intellectuelle.
La vidéo d'Anna Dovgalyuk a fonctionné parce qu'elle n'avait pas besoin d'inventer quoi que ce soit d'entièrement faux. Elle a juste amplifié une tension réelle jusqu'au point de rupture. L'antidote n'est pas la naïveté — croire que tout va bien dans les mouvements qu'on soutient. L'antidote est la lucidité : la guerre que vous ne voyez pas se nourrit précisément de ce qu'on refuse de regarder en face, la critique interne de son mouvement.