Le monde traverse une période de turbulences sans précédent depuis la fin de la Guerre froide. Les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, les frappes israéliennes sur l'Iran, les doubles standards assumés des grandes puissances — tout cela révèle une vérité que beaucoup préféraient ignorer : le droit international, tel qu'il a été construit après 1945, est en train de se vider de sa substance. Non pas parce qu'il serait mal conçu en théorie, mais parce que les acteurs censés le défendre le contournent systématiquement dès que leurs intérêts sont en jeu. La question n'est plus de savoir si l'ordre multilatéral est en crise — c'est une évidence — mais de comprendre pourquoi, et surtout ce qu'il reste à faire pour éviter que cette crise ne débouche sur un conflit généralisé.
Le droit international repose sur quelques principes fondamentaux : l'interdiction du recours à la force, le respect de la souveraineté des États, et le règlement pacifique des différends. Ces principes sont inscrits dans la Charte des Nations Unies, ratifiée par presque tous les pays du monde. En théorie, ils s'appliquent à tous sans distinction. En pratique, leur application dépend largement du rapport de force entre les États concernés.
L'invasion russe de l'Ukraine en février 2022 en est l'illustration la plus flagrante. Elle constitue, aux yeux de la quasi-totalité des experts en droit international, une agression caractérisée : une violation directe de l'article 2 de la Charte de l'ONU, sans justification légale sérieuse. Moscou a invoqué la légitime défense et la protection des populations russophones, des arguments unanimement rejetés par la communauté juridique internationale. Le Conseil de sécurité a été paralysé par le veto russe, et l'Assemblée générale a condamné l'invasion à une large majorité — sans que cela change quoi que ce soit sur le terrain.
Les frappes israéliennes sur l'Iran en 2025 posent une question juridique similaire, mais dans un contexte différent. Elles relèvent de la doctrine des frappes préventives, que le droit international n'autorise qu'en cas de menace imminente, concrète et prouvée. Or la plupart des experts considèrent que ce seuil n'était pas atteint, faisant de ces frappes une violation du droit international au même titre que l'agression russe. L'Union européenne s'est trouvée divisée sur la question, certains États membres soutenant Israël par solidarité politique, d'autres condamnant l'action comme illégale.
Ce parallèle révèle le cœur du problème : le droit international existe, les experts s'accordent largement sur son contenu, mais son application est sélective. Les mêmes États qui condamnent l'un absous l'autre, selon leurs alliances et leurs intérêts. Cette incohérence n'est pas nouvelle, mais elle est aujourd'hui plus visible, plus assumée, et plus déstabilisatrice qu'elle ne l'a jamais été.
L'hypocrisie géopolitique n'est pas un défaut accidentel du système international — c'en est devenu une caractéristique structurelle. Chaque grande puissance pratique le double standard de manière presque institutionnalisée.
La Russie en offre l'exemple le plus saisissant. Après avoir envahi l'Ukraine en violation flagrante du droit international, elle a condamné avec véhémence les frappes américano-israéliennes sur l'Iran, invoquant précisément les principes qu'elle viole en Ukraine : le respect de la souveraineté, l'interdiction du recours à la force, la primauté du droit international. Cette posture n'a pas échappé aux observateurs, mais elle n'a pas non plus empêché Moscou de la tenir avec une parfaite assurance.
Les Occidentaux ne sont pas en reste. Plusieurs démocraties libérales qui ont soutenu l'Ukraine avec des arguments juridiques solides ont simultanément couvert ou minimisé les actions israéliennes, dont la légalité est pourtant contestée par les mêmes standards juridiques. Cette contradiction a alimenté un sentiment de deux poids deux mesures dans une grande partie du Sud global — Afrique, Amérique latine, Asie du Sud-Est — qui observe avec une méfiance croissante les leçons de droit données par des puissances qui ne s'y soumettent pas elles-mêmes.
Le résultat de ces doubles standards cumulés est une érosion de la légitimité du droit international lui-même. Quand les règles ne s'appliquent qu'aux faibles, elles cessent d'être des règles pour devenir des instruments de domination. Et quand cette perception se répand, elle devient une prophétie auto-réalisatrice : chaque puissance commence à agir comme si les règles ne s'appliquaient pas à elle, accélérant ainsi leur décomposition.
Derrière ces contradictions juridiques se dessine une transformation plus profonde de l'ordre mondial. L'architecture internationale issue de 1945 — ONU, droit international, institutions de Bretton Woods — reposait sur une hégémonie américaine acceptée, ou du moins tolérée. Elle était imparfaite, souvent instrumentalisée, mais elle fournissait un cadre minimal de stabilité.
Ce cadre s'effrite. L'ONU est paralysée par les vetos croisés. Les traités de désarmement ont été abandonnés les uns après les autres. Les canaux diplomatiques traditionnels sont rompus ou atrophiés. Et surtout, la puissance américaine — pierre angulaire de l'ordre d'après-guerre — est elle-même en recul relatif, tandis que la Chine, la Russie, l'Inde et d'autres puissances régionales affirment leurs ambitions propres.
Ce monde multipolaire émergent n'est pas nécessairement condamné au chaos. Mais il l'est si personne ne prend en charge la construction de nouvelles règles du jeu adaptées à cette nouvelle réalité. Or c'est précisément ce qui manque : une volonté politique partagée entre des puissances qui se méfient les unes des autres et qui ont toutes des raisons de penser qu'elles peuvent tirer avantage de l'absence de règles.
Le risque n'est pas tant une grande guerre planifiée qu'une escalade non voulue : un enchaînement de crises mal gérées, de signaux mal interprétés, de lignes rouges franchies par accident ou par calcul erroné. L'histoire montre que c'est souvent ainsi que les guerres mondiales commencent — non pas par une décision délibérée de détruire le monde, mais par une série de mauvais choix dans un système où les mécanismes de désescalade ont disparu.
Face à ce tableau sombre, quelles solutions existent ? Il faut là encore être lucide : il n'existe pas de solution miracle, et toutes les pistes sérieuses supposent une volonté politique que les grandes puissances n'ont pas encore manifestée. Mais elles existent.
La réforme des institutions multilatérales est la piste la plus souvent citée. Le Conseil de sécurité de l'ONU, dans sa composition actuelle, est une relique de 1945 qui ne reflète plus les équilibres du monde. Une réforme limiterait le droit de veto, élargirait le Conseil à de nouvelles puissances représentatives — Inde, Brésil, Afrique du Sud, peut-être une représentation africaine collective — et renforcerait les mécanismes d'exécution des décisions. Ces réformes sont techniquement faisables. Elles butent sur un obstacle simple : les bénéficiaires actuels du système n'ont aucun intérêt à les accepter.
Le renforcement de la justice internationale constitue une deuxième voie. La Cour pénale internationale et la Cour internationale de justice existent, mais elles manquent de moyens coercitifs réels. Le mandat d'arrêt émis contre Vladimir Poutine est un précédent historique important, même si son application reste hypothétique. L'enjeu est de créer progressivement une culture de la responsabilité, où les dirigeants savent qu'ils peuvent être tenus pour responsables de leurs décisions, même des années après les faits.
La diplomatie de compromis entre grandes puissances est peut-être la voie la plus réaliste à court terme. L'histoire offre un précédent encourageant : le Congrès de Vienne de 1815, qui a suivi les guerres napoléoniennes, a réussi à construire un ordre européen relativement stable pendant près d'un siècle, non pas en imposant un vainqueur mais en négociant un équilibre accepté par toutes les puissances. Un équivalent contemporain — une grande conférence internationale acceptant le monde multipolaire comme réalité et construisant dessus des règles minimales partagées — est ce que certains experts appellent de leurs vœux. Il supposerait que chaque camp accepte de ne pas tout gagner, ce qui est précisément ce qui fait défaut aujourd'hui.
La dissuasion économique, enfin, reste un outil imparfait mais non négligeable. Les sanctions ont montré leurs limites face à la Russie, mais elles ont aussi montré leur réalité : l'économie russe a souffert, même si le régime a survécu. L'enjeu est de rendre ces instruments plus collectifs, moins contournables, et de réduire les dépendances économiques croisées qui donnent aux agresseurs des leviers de chantage — ce que l'Europe a appris à ses dépens avec le gaz russe.
Il serait malhonnête de discuter des frappes israéliennes sur l'Iran sans aborder une réalité que le droit international, dans sa froideur technique, ne dit pas : le régime iranien est l'un des plus répressifs de la planète.
Les faits sont documentés et accablants. Lors du mouvement "Femme, Vie, Liberté" en 2022-2023, des centaines de manifestants ont été tués et des milliers emprisonnés pour avoir réclamé des droits élémentaires. Les femmes y jouissent d'un statut légalement inférieur. Les minorités religieuses et ethniques sont persécutées. La presse est muselée. Le nombre d'exécutions par habitant y est parmi les plus élevés au monde. Et le régime finance activement des groupes armés déstabilisateurs dans toute la région — Hamas, Hezbollah, Houthis — dont les actions ont des conséquences concrètes et dramatiques sur des millions de civils au Liban, en Palestine, au Yémen et ailleurs.
Cette réalité ne peut pas être évacuée d'un revers de main au nom du droit international. Elle est morale, elle est humaine, et elle est légitime à prendre en compte dans toute analyse sérieuse.
Cependant, plusieurs nuances s'imposent — non pour défendre le régime, mais pour penser clairement.
La première est la distinction entre le régime et la société iranienne. L'Iran est un pays de 90 millions d'habitants, avec une population jeune, éduquée, et largement aspirant à plus de liberté. Ce sont précisément ces Iraniens qui souffrent le plus du régime des mollahs. Réduire l'Iran à son gouvernement, c'est effacer ceux qui lui résistent de l'intérieur, au péril de leur vie.
La deuxième nuance est d'ordre juridique et stratégique : la nature odieuse d'un régime ne constitue pas, en droit international, une justification suffisante pour une frappe militaire sur son territoire. Si ce principe était accepté, il ouvrirait la porte à des guerres sans fin — les régimes autoritaires et répressifs ne manquent pas dans le monde, et plusieurs d'entre eux sont des alliés de circonstance des démocraties occidentales. L'Arabie Saoudite, pour ne citer qu'elle, présente un bilan des droits humains comparable à celui de l'Iran sur bien des points, sans susciter le même traitement.
C'est là que réside une tension fondamentale et insoluble du système international actuel : entre la logique du droit, qui traite tous les États souverains de manière formellement égale, et la logique morale, qui ne peut ignorer ce que certains régimes font subir à leurs propres populations. Cette tension ne se résout pas facilement. Mais elle s'aggrave certainement quand les critères d'intervention semblent davantage dictés par la géopolitique que par une éthique cohérente.
L'histoire des grandes crises de l'ordre international suggère deux sorties possibles : la guerre qui recrée un ordre par la force, ou la négociation entre puissances épuisées qui acceptent un compromis. La première voie — celle de 1914 et 1939 — a coûté des dizaines de millions de vies. La seconde — celle de 1815 et, dans une certaine mesure, de 1945 — a permis des périodes de stabilité relative.
La différence entre les deux tient souvent à peu de choses : la qualité des dirigeants en place, l'existence de canaux diplomatiques fonctionnels, et la capacité des opinions publiques à refuser la fatalité de la guerre. Aucun de ces éléments n'est garanti aujourd'hui. Mais aucun n'est non plus définitivement perdu.
Ce qui est certain, c'est que l'inaction n'est pas une option neutre. Laisser le droit international se vider de sa substance, laisser les doubles standards se normaliser, laisser les mécanismes de désescalade s'atrophier — c'est choisir, par omission, la voie la plus dangereuse. La lucidité sur la gravité de la situation est le premier pas vers une réponse à la hauteur des enjeux.