Essai sur la dynamique des mouvements antagonistes
I. La question initiale : peut-on critiquer l'un sans critiquer l'autre ?
Il existe une asymétrie curieuse dans le débat public contemporain. On peut critiquer le masculinisme — ses dérives, ses excès, ses violences — avec une relative liberté, parfois même avec applaudissements. Critiquer certains courants du féminisme contemporain, en revanche, expose quasi automatiquement à l’accusation d’être contre l’égalité des sexes, d’être réactionnaire, voire misogyne. Cette asymétrie n’est pas anodine. Elle révèle quelque chose d’important sur la façon dont nous avons construit le débat — et sur pourquoi il est si difficile d’en sortir.
La thèse que je veux défendre ici est simple : on ne peut pas critiquer le masculinisme de façon intellectuellement honnête sans critiquer certains courants du féminisme, et vice versa. Non pas parce que les deux mouvements se valent moralement — ce n’est pas ce que je dis — mais parce qu’ils sont structurellement liés, qu’ils s’alimentent mutuellement, et que comprendre l’un sans l’autre revient à regarder une réaction chimique en ne s’intéressant qu’à un seul des réactifs.
Pour y arriver, il faut d’abord déconstruire une idée reçue : celle du féminisme comme bloc homogène traversant l’histoire en ligne droite.
II. Le piège du continuum linéaire
La vulgate académique découpe le féminisme en vagues. Première vague : le suffragisme, les droits civiques, le vote. Deuxième vague : les années soixante-dix, la libération sexuelle, l’avortement. Troisième vague : les années quatre-vingt-dix, la diversité, les identités. Quatrième vague : le numérique, #MeToo, l’intersectionnalité radicale.
Ce découpage a une vertu pédagogique. Il en a aussi un vice majeur : il suggère une progression linéaire, presque téléologique, comme si chaque vague était naturellement plus avancée que la précédente, comme si l’histoire du féminisme était un fleuve allant vers la mer de la justice. Ce n’est pas exact.
La première vague est remarquable précisément parce qu’elle s’appuie sur un universalisme fort : les femmes sont des êtres humains comme les autres, elles doivent avoir les mêmes droits. C’est une revendication d’inclusion dans un cadre existant. La deuxième vague complexifie cela, parfois avec bonheur, parfois en commençant à éroder les droits du père sans nuance suffisante. Mais c’est à partir de la troisième que quelque chose se déplace fondamentalement : le patriarcat devient non plus un système historique à démanteler, mais le mal absolu constitutif de toute l’histoire humaine. Et dans certains courants de la quatrième vague, le système juridique lui-même est invité à n’accorder de crédit qu’à la parole des femmes.
Mais voilà le problème avec le continuum linéaire : la troisième vague ne contient pas un seul courant. Elle abrite simultanément Judith Butler qui déconstruit le genre comme performance sociale, le féminisme libéral pro-sexe qui revendique l’autonomie corporelle totale, le féminisme noir qui insiste sur l’intrication des oppressions raciales et de genre, et des courants radicaux qui essentialisent le masculin comme danger biologique. Ces positions sont non seulement différentes — elles sont mutuellement incompatibles. Parler de « la troisième vague » comme d’un bloc cohérent est une erreur de catégorie.
Il faut donc changer d’outil conceptuel.
III. La carte plutôt que le fleuve : deux axes structurants
Si le continuum temporel est insuffisant, c’est parce que les vraies lignes de fracture ne sont pas chronologiques. Elles sont idéologiques et traversent toutes les époques. Je propose deux axes qui permettent de cartographier l’espace féministe — et, par extension, l’espace masculiniste — de façon plus fidèle.
Premier axe : Égalité ↔ Équité
À un bout du spectre, on trouve la revendication d’égalité formelle : traiter tout le monde de la même façon indépendamment de son appartenance à un groupe. C’est l’héritage universaliste des Lumières, celui qui informait le suffragisme. À l’autre bout, la revendication d’équité : pour corriger des inégalités historiques réelles, il faut traiter différemment les groupes défavorisés, adapter la norme à l’expérience vécue de chacun. Ce clivage traverse toutes les vagues. Il détermine le rapport à la loi, à l’institution, à l’individu. C’est peut-être la fracture la plus fondamentale.
Deuxième axe : Complémentarité ↔ Antagonisme
À un bout, hommes et femmes sont des alliés naturels dans une lutte commune contre des structures injustes. Le masculin n’est pas l’ennemi — des systèmes le sont. À l’autre bout, la relation homme-femme est structurellement une relation de domination. Le patriarcat n’est pas un accident de l’histoire — c’est une logique de pouvoir quasi-constitutive de la société humaine. Dans cette lecture, l’homme en tant que catégorie est problématique, non pas tel ou tel homme individuellement.
La carte qui en résulte
Ces deux axes dessinent quatre quadrants. Le féminisme libéral classique — suffragisme, première vague — se situe dans le coin égalité/complémentarité : mêmes droits pour tous, lutte commune. Le féminisme radical des années soixante-dix — Dworkin, Firestone — occupe le coin égalité/antagonisme : il veut l’universel mais voit dans la relation homme-femme une guerre structurelle. Le féminisme social-démocrate contemporain, celui des politiques de parité et des quotas, est dans le coin équité/complémentarité. Et l’intersectionnalité dure de la quatrième vague dominante dans les réseaux sociaux habite le coin équité/antagonisme — traitement différencié selon le groupe, et relation fondamentalement conflictuelle entre les sexes.
C’est ce dernier quadrant qui produit les dérives les plus préoccupantes. Non pas parce que l’équité ou l’attention aux rapports de pouvoir seraient faux en eux-mêmes, mais parce que la combinaison logique de groupe plus logique d’ennemi crée une dynamique d’escalade difficile à enrayer.
IV. La tentation de Newton — et ses limites
C’est ici que la pensée doit faire un effort supplémentaire. Quand on observe la montée du masculinisme — ses forums, ses idéologues, ses violences — la tentation est forte d’y appliquer la troisième loi de Newton : à toute action correspond une réaction égale et opposée.
La tentation est forte parce qu’elle est partiellement vraie. Quand le féminisme antagoniste dit « les hommes sont structurellement des oppresseurs », il crée mécaniquement une identité masculine défensive. Les hommes qui ne se reconnaissent pas dans ce rôle, et qui n’ont pas les outils conceptuels pour distinguer critique du patriarcat et attaque personnelle, cherchent un récit symétrique. Le masculinisme le leur offre — même structure, polarité inversée : les femmes sont le problème, les hommes sont les victimes du système, l’histoire féministe est une réécriture mensongère.
Mais Newton a ses limites en sciences sociales, et c’est là que le cadre physique devient insuffisant — non pas faux, mais incomplet.
Première limite : la réaction n’est pas égale. Elle est amplifiée. La crise économique qui frappe de plein fouet les hommes peu qualifiés, l’effritement des rôles traditionnels sans substitut identitaire proposé, les algorithmes qui optimisent l’outrage plutôt que la nuance — tout cela transforme une réaction qui pourrait être modérée en quelque chose de beaucoup plus violent.
Deuxième limite : la réaction n’est pas opposée au sens où elle rétablirait un équilibre. Elle reproduit la même logique dans la polarité inverse. Ce n’est pas un retour à l’égalité et à la complémentarité. C’est une escalade dans le même paradigme conflictuel, le coin équité/antagonisme mais pour les hommes : « nous aussi sommes un groupe défavorisé, et votre groupe est notre ennemi ».
Troisième limite, la plus profonde : en physique, les forces s’exercent sur des objets. En sociologie, elles s’exercent sur des sujets. Des sujets qui interprètent, qui ont de la mémoire, qui anticipent, qui choisissent — imparfaitement, sous contrainte, mais quand même. La réaction sociale n’attend pas que l’action soit terminée. Elle commence dès que l’action est perçue — et souvent mal perçue. La caricature d’un propos féministe raisonnable peut générer une réaction masculiniste violente, qui génère à son tour une réaction féministe radicale, dans une boucle d’escalade où personne ne répondait plus à ce que l’autre disait vraiment.
Ce troisième point est central. Newton décrivait un monde où les forces se transmettent à travers le contact direct entre des corps passifs. Le monde social est un monde où les forces se transmettent à travers l’interprétation, le langage, l’émotion, la mémoire collective. Les algorithmes des réseaux sociaux ont compris cela mieux que les sciences humaines ne le reconnaissent souvent : ils ne font pas que diffuser l’outrage, ils le fabriquent en sélectionnant les caricatures plutôt que les nuances.
V. Ce que cela implique pour la critique
Si cette analyse est correcte, elle a des implications importantes pour la façon dont on peut critiquer l’un ou l’autre de ces mouvements.
Critiquer le masculinisme sans s’interroger sur ce qui l’a généré est intellectuellement insuffisant. La boucle continuera tant que les deux pôles de l’escalade s’alimenteront mutuellement. Ce n’est pas défendre le masculinisme que de le dire — c’est comprendre sa logique pour pouvoir l’interrompre.
Critiquer certains courants féministes sans reconnaître que le féminisme de la première vague est une des grandes conquêtes morales de la modernité est malhonnête. Il faut distinguer : critiquer les dérives du quadrant équité/antagonisme, ce n’est pas s’opposer à l’égalité entre les sexes. Ce sont des choses différentes, et les confondre — intentionnellement ou non — rend tout débat impossible.
Il y a une autocritique que les positions antagonistes rendent structurellement impossibles. Si l’adversaire est l’ennemi constitutif de votre identité de groupe, alors tout ce que l’adversaire dit — y compris les critiques légitimes — devient un acte de guerre. C’est la fermeture épistémique totale. Et c’est, des deux côtés, ce à quoi ressemble une bonne partie du débat public sur les questions de genre aujourd’hui.
La majorité des gens — hommes et femmes — ne se retrouvent pas dans cette guerre. Ils se retrouvent enrôlés dans un conflit qu’ils n’ont pas choisi, par une mécanique de représentation où les extrêmes sont toujours les plus visibles, les plus partagés, les plus rentables pour l’économie de l’attention.
VI. Conclusion : sortir du paradigme conflictuel
Le modèle newtonien nous a donné quelque chose d’utile : voir que les deux mouvements sont liés, que l’un ne peut pas être compris sans l’autre, que la dynamique est réciproque. C’est déjà beaucoup dans un débat où chaque camp tend à se représenter comme cause première et l’autre comme pure réaction réactionnaire.
Mais le modèle physique ne suffit pas, parce que les humains ne sont pas des corps passifs soumis à des forces. Ils interprètent, ils choisissent, ils peuvent — parfois, difficilement — interrompre des boucles de rétroaction même quand elles semblent inéluctables.
Ce qui permettrait de sortir du paradigme conflictuel n’est pas un retour naïf à la complémentarité — comme si les inégalités réelles n’existaient pas, comme si l’histoire ne pesait pas. C’est plutôt une bascule sur l’axe antagonisme/complémentarité : reconnaître les structures de pouvoir réelles sans en faire le fondement d’une identité guerrière.
C’est précisément ce que la première vague féministe avait réussi à faire, dans un contexte bien plus difficile que le nôtre. Elle avait transformé une exclusion en argument universel : vous affirmez que tous les êtres humains ont des droits — alors incluez-nous. C’était une invitation à l’autre, pas une déclaration de guerre.
Il n’est pas certain que nous soyons capables de retrouver cette clarté-là. Mais la nommer, décrire la mécanique de sa perte, distinguer ce qui appartient à la conquête morale légitime et ce qui relève de la dérive antagoniste — c’est déjà une façon d’interrompre, un instant, la boucle, et peut-être, d'un jour, arriver à l'équilibre.