Les extrêmes se détestent depuis toujours, rien de nouveau sous le soleil, l'extrême-droite a toujours détestée l'extrême-gauche et l'extrême-gauche a toujours détesté l'extrême-droite; ce n'est pas une raison pour aimer l'un ou l'autre parce qu'on déteste l'un ou l'autre, les gens qui se disent modérés mais qui ne détestent qu'un extrême, sont peut-être plus proche de l'autre extrême qu'ils le croient.
Sur l'asymétrie émotionnelle comme révélateur politique — et sur les biais qu'on ne voit pas.
I. Le test de la haine sélective
Il y a une question simple que l'on devrait poser à quiconque se réclame de la modération politique : lequel des deux extrêmes vous répugne davantage ? Pas intellectuellement — émotionnellement. Lequel vous fait lever les yeux au ciel, soupirer d'exaspération, perdre patience dans une conversation de dîner ? Lequel vous donne envie de couper le son ?
La réponse, dans la majorité des cas, n'est pas « les deux également ». Elle penche. Et cette inclinaison — ce léger, parfois violent déséquilibre dans le dégoût — est bien plus révélatrice que n'importe quelle déclaration de principe sur l'équilibre et la nuance.
La modération est devenue, dans le langage politique contemporain, une posture presque universellement revendiquée. Tout le monde se dit raisonnable, pragmatique, « ni de droite ni de gauche ». Les extrêmes, eux, sont toujours les autres — les fanatiques, les idéologues, les sectaires. Et pourtant, à écouter ces mêmes modérés, on remarque quelque chose d'étrange : leur irritation n'est jamais tout à fait symétrique. Ils trouvent certes des défauts à gauche et à droite, mais avec une intensité, une fréquence, une viscéralité qui ne se répartit pas équitablement.
C'est ça, le test. Pas les opinions sur les politiques publiques — les réactions gut level. Le dégoût instinctif. La patience qui s'épuise. La condescendance qui pointe.
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II. Pourquoi les extrêmes se détestent — et ce que ça ne prouve pas
Il est utile de rappeler d'abord un fait que l'on néglige souvent : l'extrême-droite et l'extrême-gauche se détestent. Pas poliment, pas rhétoriquement — viscéralement. C'était vrai dans les années 1930, où fascistes et communistes s'affrontaient dans les rues de Berlin, de Madrid et de Paris. C'est vrai aujourd'hui, même si les modalités ont changé.
Cette haine réciproque est réelle et documentée. Mais elle ne doit pas nous induire en erreur. Ce n'est pas parce qu'un camp déteste l'autre que l'ennemi de mon ennemi devient mon ami. Ce n'est pas parce que l'extrême-droite combat l'extrême-gauche qu'elle devient acceptable, et vice versa. La logique de l'ennemi commun est précisément l'un des mécanismes par lesquels on glisse vers des positions radicales sans s'en apercevoir — à force de définir sa propre identité par opposition à l'adversaire le plus haï, on finit par se fondre dans le camp d'en face.
Ce piège est d'autant plus pernicieux qu'il se présente sous des dehors raisonnables. On ne dit pas « je suis d'accord avec l'extrême X ». On dit : « quand même, comparé à l'extrême Y... ». On établit une hiérarchie du danger, une gradation des menaces. Et cette gradation, toujours orientée dans le même sens, finit par structurer la perception jusqu'à la déformer.
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III. La confusion entre position et menace
L'argument le plus fréquemment utilisé pour justifier l'asymétrie du modéré est celui de la contextualisation : « Oui, les deux extrêmes ont des défauts, mais dans ce contexte précis, l'un représente une menace plus immédiate. Il est donc rationnel de concentrer sa critique là. »
C'est un argument qui mérite d'être pris au sérieux — et qui doit l'être avec beaucoup de prudence. Car il est parfaitement symétrique. Un militant de gauche dira que la montée de l'extrême-droite justifie de se concentrer sur ce danger. Un militant de droite dira que l'idéologie progressiste a infiltré les institutions, les médias, l'éducation, et que c'est là la véritable menace systémique. Chacun peut construire une narration cohérente qui place l'urgence du côté de l'adversaire de l'autre.
Le problème n'est donc pas tant l'argument lui-même — il peut parfois être fondé — que la régularité avec laquelle il est invoqué par les mêmes personnes, toujours dans le même sens, à travers toutes les circonstances. Quand quelqu'un trouve toujours, en toutes saisons et en tout contexte, que la menace la plus urgente vient du même côté de l'échiquier, c'est moins un jugement circonstancié qu'une conviction stable habillée en analyse situationnelle.
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IV. Le nationalisme identitaire n'est pas une propriété de l'extrême
Il faut ici dissiper une confusion fréquente, et particulièrement révélatrice des biais dont il sera question plus loin : l'association automatique entre nationalisme identitaire et extrême-droite.
Un attachement à une identité culturelle, nationale, linguistique ou historique n'est pas en soi une position extrémiste. Des peuples colonisés ont revendiqué leur identité comme acte de résistance — et cet attachement n'avait rien de fasciste. Des communautés minoritaires défendent leur culture avec une intensité qu'on ne saurait qualifier d'extrémisme sans commettre une grave confusion conceptuelle. L'identitarisme, au sens large, traverse tout le spectre politique.
Ce qui rend une position identitaire problématique, voire extrémiste, c'est le rejet de l'autre qui l'accompagne. L'affirmation de soi devient dangereuse lorsqu'elle se construit sur la négation d'autrui, sur l'exclusion, sur la déshumanisation. Mais cette frontière-là n'est pas une frontière gauche-droite : elle traverse les deux camps.
Amalgamer nationalisme identitaire et extrême-droite, c'est déjà prendre parti — c'est intégrer une grille de lecture qui situe l'identité du côté du problème, et l'universalisme abstrait du côté de la solution. C'est un choix idéologique déguisé en évidence.
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V. Les biais qu'on ne voit pas — une démonstration involontaire
Ce qui suit n'est pas une anecdote mais une illustration : en travaillant sur les idées de cet article, j'ai eu recours à une intelligence artificielle pour tester des formulations et affiner des arguments. Dans une réponse préliminaire sur les deux extrêmes et leurs caractéristiques respectives, le système a spontanément associé la droite au « nationalisme identitaire » et la gauche au « sectarisme idéologique ».
Le problème, comme je l'ai signalé, est double. D'abord, le nationalisme identitaire ne se réduit pas à la droite — voir l'argument développé ci-dessus. Ensuite, et plus fondamentalement, le sectarisme idéologique est autant un phénomène de droite que de gauche. Les deux termes, dans ce cadrage, ne sont pas équivalents : l'un pointe vers un défaut spécifique de la droite, l'autre vers un défaut générique qui serait surtout celui de la gauche. Ce n'est pas de la neutralité — c'est un positionnement.
Quand je lui ai signalé ce biais, le système l'a reconnu sans résistance excessive. Il a même articulé quelque chose d'intéressant : les corpus sur lesquels sont entraînés ces systèmes surreprésentent les médias occidentaux, lesquels ont souvent une culture éditoriale de centre-gauche. Ce biais structurel produit des angles morts qui se reproduisent sans intention malveillante — précisément parce qu'ils sont normalisés dans les sources.
Ce petit échange illustre parfaitement la thèse centrale de cet article. Le biais ne s'annonce pas. Il ne se présente pas comme « voici mon parti pris ». Il se glisse dans le choix des mots, dans la symétrie ou l'asymétrie des exemples, dans ce qu'on juge utile de préciser et ce qu'on laisse implicite. Et il est d'autant plus difficile à repérer qu'il est partagé par la communauté de référence — qu'il est, en un mot, la norme.
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VI. Les médias, les algorithmes et la normalisation du biais
Le cas de l'intelligence artificielle n'est pas une curiosité anecdotique. Il est le symptôme d'un phénomène plus large. Les systèmes d'IA se nourrissent des contenus produits par les médias dominants et les plateformes numériques. Si ces contenus partagent un biais systématique — et il y a de bonnes raisons de penser qu'ils en partagent un — alors ce biais est amplifié, stabilisé, rendu invisible par sa répétition à grande échelle.
Les études sur les biais dans les médias occidentaux sont nombreuses et leurs conclusions sont nuancées. Ce n'est pas une question simple, et les chercheurs qui s'y attellent trouvent des résultats variés selon les pays, les périodes et les méthodes. Mais un constat revient souvent : dans les rédactions des grands médias généralistes, la composition sociologique des journalistes tend vers un certain profil — urbain, diplômé, relativement cosmopolite — qui n'est pas représentatif de l'ensemble de la population. Ce profil produit des angles morts, des angles d'attaque, des jugements implicites sur ce qui mérite une couverture approfondie et ce qui mérite l'ironie.
Le résultat n'est pas une conspiration — c'est quelque chose de plus difficile à combattre : une culture professionnelle partagée qui trace les contours de ce qui va de soi. Et ce qui va de soi n'est visible que de l'extérieur.
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VII. L'humilité épistémique comme seule position honnête
Que faire de tout cela ? On pourrait être tenté par le relativisme : si tout le monde est biaisé, si les médias penchent, si les IA reproduisent des angles morts, alors aucun jugement n'est valable et toutes les positions se valent. Ce serait une erreur.
L'existence de biais ne signifie pas l'impossibilité du jugement. Elle signifie que le jugement doit être exercé avec conscience de ses propres angles morts. La vraie modération — si le mot doit vouloir dire quelque chose — n'est pas une position sur l'échiquier politique. C'est une posture épistémique : la disposition à examiner ses propres réactions avec la même rigueur qu'on applique à celles des autres.
Cela suppose notamment de prêter attention à ses réactions émotionnelles asymétriques. Pas pour les supprimer — elles contiennent souvent une information pertinente — mais pour les interroger. Pourquoi est-ce que ce côté-là m'irrite davantage ? Est-ce parce qu'il représente une menace objectivement plus grave dans mon contexte, ou parce que c'est le côté que mes sources d'information présentent comme plus menaçant ? Est-ce que j'applique les mêmes critères des deux côtés ?
Ces questions sont inconfortables. Elles le sont pour tout le monde — y compris pour l'auteur de cet article, qui ne prétend pas en être exempt. Mais c'est précisément leur inconfort qui leur donne de la valeur.
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VIII. Ce que révèle la symétrie — ou son absence
Il y a une dernière chose à dire, peut-être la plus importante : la vraie modération est inconfortable pour tout le monde. Si votre position de « modéré » est accueillie avec bienveillance par un camp et avec hostilité par l'autre, c'est un signal. Si vos critiques sont applaudies d'un côté et huées de l'autre de façon systématique, c'est un signal. Si vous n'avez jamais, lors d'une discussion politique, irrité quelqu'un avec qui vous pensiez être d'accord sur l'essentiel, c'est un signal.
L'équilibre réel ne se situe pas nécessairement au centre géométrique de l'échiquier politique. Il n'est pas non plus synonyme d'équidistance permanente ou de refus de trancher. Mais il exige quelque chose de précis : que les critères que l'on applique à l'un s'appliquent à l'autre, que le dégoût que l'on ressent pour les excès d'un camp s'éveille également face aux excès comparables de l'autre.
Celui qui déteste l'un et comprend l'autre n'est pas modéré. Il est partisan — avec une bonne conscience supplémentaire, ce qui est peut-être pire.
Et nous sommes probablement tous, à des degrés divers, dans ce cas. La différence entre une position honnête et une position hypocrite n'est pas d'être exempt de ce biais — c'est d'en être conscient.
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Cet article a été rédigé à partir d'une réflexion originale développée en dialogue, notamment avec un système d'intelligence artificielle dont les réponses initiales ont elles-mêmes illustré, involontairement mais utilement, la thèse défendue ici.