L’imposteur et l’héritage
L’homosexualité, les Lumières et la trahison identitaire
« Ce qui a toujours existé n’a pas besoin d’être inventé. Ce qui s’invente a besoin de preuves. »
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Il existe, dans le débat public contemporain, une confusion que l’on pourrait croire involontaire si elle n’était pas si systématiquement reconduite : celle qui amalgame l’homosexualité avec le wokisme. Cet amalgame sert deux camps à la fois. Les militants identitaires y trouvent une caution historique et anthropologique qu’ils n’ont pas méritée ; leurs adversaires les plus réactionnaires y trouvent la confirmation que toute revendication de liberté sexuelle n’est que le prologue d’une déconstruction généralisée. Les deux ont tort. Mais leur erreur commune produit une illusion dangereuse.
L’homosexualité n’a pas été créée par les années 1990. Elle n’a pas émergé des campus américains, des séminaires de théorie queer ou des manuels de Judith Butler. Elle est aussi ancienne que l’humanité, et probablement plus ancienne encore si l’on regarde avec honnêteté ce que la biologie animale nous apprend. Elle appartient à la condition vivante, pas à une idéologie.
Ce qui est né dans les années 1990, en revanche, c’est un cadre intellectuel spécifique — héritier de la troisième vague féministe et de la théorie du genre — qui a progressivement colonisé la lutte pour les droits LGB pour la transformer en quelque chose de radicalement différent. Comprendre cette substitution, c’est défaire la confusion. Et défaire la confusion, c’est rendre à chaque chose sa juste mesure, ce qui est l'entreprise anthropologique ou philosophique, pas sûr.
On observe des comportements homosexuels chez plus de cinq cents espèces animales. Les bonobos pratiquent des contacts sexuels entre individus du même sexe comme mode de régulation sociale. Les dauphins forment des liens affectifs et sexuels durables entre mâles. Les girafes, les lions, les manchots, les bisons d’Amérique, les oiseaux chanteurs : la liste est longue, diversifiée, et absolument indifférente aux catégories culturelles que l’espèce humaine projette sur elle.
Ce fait élémentaire a une portée philosophique considérable. Il signifie que l’homosexualité n’est pas un écart par rapport à une norme biologique : elle est une variation biologique. Elle ne nécessite aucune explication culturelle, aucun traumatisme fondateur, aucune construction sociale. Elle préexiste à toute culture, à tout langage, à toute société humaine. Elle appartient au spectre du vivant.
C’est là un point que le constructivisme identitaire contemporain tend paradoxalement à effacer. En insistant sur la fluidité des identités, en présentant toute orientation sexuelle comme une performance culturelle plutôt que comme une disposition stable, l’idéologie queer scie la branche sur laquelle repose la légitimité profonde de la lutte homosexuelle. Car si tout est construit, si rien n’est donné, alors l’homosexualité n’est plus une condition à accepter mais une préférence à négocier. Ce glissement épistémologique, présenté comme une libération, constitue en réalité une régression.
La force de l’argument naturaliste n’est pas qu’il impose une vision déterministe de l’être humain. C’est qu’il coupe court à toute pathologisation. Ce qui existe dans la nature avant l’arrivée du jugement moral ne peut pas être une déviance. Ce qui précède la culture ne peut pas être une invention de la culture. L’homosexualité n’a pas besoin du wokisme pour exister, ni du constructivisme pour être défendue. Elle a besoin, simplement, que la société reconnaisse ce qu’elle est : une réalité.
L’histoire intellectuelle de l’Occident est parsemée de figures homosexuelles ou bisexuelles dont l’influence a été déterminante sur la formation de la modernité elle-même. Ce fait n’est pas anecdotique : il dit quelque chose d’essentiel sur le rapport entre la liberté de penser et la liberté de vivre.
Johann Joachim Winckelmann, fondateur de l’histoire de l’art en tant que discipline, était un homme dont l’admiration pour la beauté masculine grecque dépassait visiblement le pur intérêt esthétique. Son Histoire de l’art dans l’Antiquité a construit la grille conceptuelle à travers laquelle l’Europe néoclassique s’est pensée et imaginée. Frédéric II de Prusse, correspondant et interlocuteur de Voltaire, réformateur éclairé, monarque qui abolit la torture avant que la plupart de ses contemporains n’y aient même songé, était homosexuel. Sa préférence sexuelle coexistait sans contradiction avec une vision du monde fondée sur la raison, la tolérance et le pragmatisme politique.
Voltaire lui-même n’était pas étranger à l’ambivalence sexuelle. Mais c’est peut-être Jeremy Bentham qui représente le cas le plus frappant : le fondateur de l’utilitarisme a rédigé des textes explicitement favorables à la dépénalisation de la sodomie, textes qu’il a jugés trop dangereux pour être publiés de son vivant. Il les a laissés dans ses tiroirs, condamnés au silence par la prudence d’un homme qui savait que son époque n’était pas encore prête. Ces textes, découverts au XXᵉ siècle, montrent qu’il ne s’agissait pas, pour lui, d’une question secondaire, mais d’une conséquence directe de ses principes.
Ce que ces figures incarnent, ce n’est pas un « précurseur du wokisme ». C’est exactement l’inverse : une vision du monde où la dignité de l’individu est universelle, où la raison prime sur le préjugé, et où la liberté privée est soustraite au jugement public. Leur homosexualité n’était pas un étendard politique ni une identité performative. Elle était une partie de leur vie, inscrite dans leur être, et que l’universalisme des Lumières protégeait en principe — quand il n’était pas trahi par la lâcheté des institutions.
L’arsenal philosophique qui a permis de défendre les droits LGB au XXᵉ siècle n’est pas né de la théorie queer. Il est né des Lumières. Le principe d’égalité devant la loi, l’idée que l’État n’a pas à légiférer sur les mœurs privées des adultes consentants, la notion que la dignité humaine est indépendante de toute appartenance particulière : voilà les outils qui ont permis de gagner. Pas la déconstruction des catégories. Pas la fragmentation identitaire. L’universalisme.
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut revenir à la généalogie intellectuelle du wokisme. Il ne naît pas du néant. Il naît d’un glissement progressif au sein du mouvement féministe, glissement que l’on peut dater approximativement de la décennie 1990.
La première vague féministe était une revendication d’égalité juridique : le droit de vote, l’accès à la propriété, la pleine citoyenneté. Elle s’inscrivait pleinement dans le cadre universaliste des Lumières : accordez aux femmes ce que vous accordez aux hommes, parce que leur dignité est identique. La deuxième vague a élargi ce programme vers l’autonomie corporelle, l’égalité professionnelle et la critique des normes culturelles : un féminisme encore fondamentalement libéral, même là où il heurtait les sensibilités conservatrices.
La troisième vague, en revanche, opère un basculement philosophique fondamental. Elle abandonne l’universalisme pour le particularisme. Elle cesse de demander l’inclusion dans une sphère commune pour contester la légitimité de cette sphère elle-même. Elle ne dit plus « nous voulons accéder aux mêmes droits », mais « les droits tels qu’ils ont été définis sont une construction patriarcale ». Ce mouvement intellectuel emprunte massivement à la théorie critique, au poststructuralisme français recyclé aux États-Unis, et à la philosophie du sujet comme effet de pouvoir.
C’est dans ce contexte que la lutte LGB est progressivement réabsorbée. Ce qui était une revendication d’égalité — laissez-nous vivre, aimer et avoir accès aux mêmes institutions que vous — devient une critique de l’identité stable elle-même. Le genre, puis le sexe, puis l’orientation sexuelle cessent d’être des réalités à protéger pour devenir des catégories à déconstruire. Judith Butler formule cela avec une rigueur qui force l’admiration intellectuelle tout en produisant des conséquences que Butler elle-même n’a peut-être pas toutes anticipées, mais peu importe.
Il y a une trahison dans ce transfert. Les gais et les lesbiennes qui se sont battus pour leur reconnaissance sociale et juridique le faisaient en affirmant ce qu’ils étaient, pas en contestant la notion même d’être quelque chose. Ils voulaient que leur identité soit respectée, pas que l’identité soit déclarée illusoire. Aujourd’hui, beaucoup de militants LGB de la première heure regardent avec un mélange de perplexité et d’amertume ce qu’est devenu le mouvement qui portait leur lutte.
La critique la plus dévastatrice du wokisme n’est pas politique. Elle est logique.
Un système de pensée est en contradiction performative quand il utilise les ressources qu’il prétend détruire pour justifier leur destruction. C’est précisément la structure de l’idéologie identitaire contemporaine. Elle mobilise la raison pour saper les fondements de la raison. Elle invoque la science pour rejeter la biologie. Elle réclame la liberté d’expression pour condamner ceux qui expriment un désaccord. Elle utilise les droits universels pour défendre des privilèges particuliers. Elle emploie la notion de dignité humaine tout en réduisant les individus à leur appartenance de groupe.
Cette contradiction n’est pas un défaut corrigible. Elle est structurelle. Elle est inhérente au projet lui-même. On ne peut pas à la fois soutenir que la raison est un outil de domination et utiliser la raison pour démontrer que la raison est un outil de domination. On ne peut pas à la fois proclamer que toute identité est une construction et exiger que certaines identités soient reconnues comme intangibles. On ne peut pas réclamer la liberté d’échapper à toute définition et imposer aux autres des définitions sous peine de sanction sociale.
Ce que cette contradiction révèle, c’est qu’il ne s’agit pas, au fond, d’une philosophie cohérente. Il s’agit d’une idiosyncrasie du pouvoir habillée en philosophie. Les outils théoriques ne sont pas choisis pour leur pertinence analytique mais pour leur efficacité tactique : la déconstruction sert quand elle affaiblit l’adversaire ; l’essentialisme identitaire sert quand il mobilise les troupes. La cohérence n’est pas la priorité. La victoire l’est.
Cette logique n’est pas sans précédent. On la reconnaît. Elle est exactement celle du fanatisme religieux.
La comparaison avec le fanatisme religieux n’est pas une hyperbole rhétorique. C’est une observation structurelle.
Le fondamentalisme religieux opère selon quelques mécanismes constants, indépendamment de la tradition à laquelle il appartient. Il y a d’abord le dogme intouchable : un corpus de vérités qu’on ne discute pas, qu’on ne questionne pas, et dont la remise en cause est en elle-même une offense. Il y a ensuite la figure de l’hérétique : non pas celui qui a tort, mais celui qui préfère avoir tort plutôt que de se soumettre à la vérité révélée. Il y a la confession publique exigée, l’abjuration demandée, le salut conditionné par l’alignement. Il y a la communauté des élus qui se définit par son opposition à ceux du dehors. Et il y a l’inquisition : pas nécessairement le bûcher, mais l’ostracisme, la destruction de réputation, le bannissement social.
Le wokisme reproduit exactement cette structure. Il y a des vérités indiscutables — le privilège blanc, le patriarcat structurel, la vérité autobiographique comme seule source de connaissance légitime. Il y a des hérétiques — ceux qui questionnent, qui demandent des preuves, qui rappellent que la science a ses propres critères de vérité. Il y a la confession publique — le mea culpa rituel, la prostration de l’allié qui démontre son alignement par l’humiliation volontaire. Il y a la communauté des opprymés, dont la souffrance est constitutive de l’identité et ne peut pas être remise en cause sans attaquer leur dignité même. Et il y a la cancel culture, nouvelle forme d’autodafé où l’œuvre, la carrière et la personne sont brûlées en place publique.
Cette analogie est d’autant plus frappante qu’elle touche à une ironie profonde. Le mouvement qui se présente comme l’héritier des Lumières, du progrès, de la science et de la raison critique, reproduit fidèlement la structure de ce contre quoi les Lumières se sont bâties. Les philosophes du XVIIIᵉ siècle n’ont pas combattu l’Inquisition pour qu’on leur construise une version laïque. Ils ont combattu le dogme parce que le dogme est l’ennemi de la pensée.
Ce paradoxe n’est pas inaperçu de tous. Un nombre croissant de militants LGB, de féministes de la deuxième vague, de penseurs progressistes se retrouvent dans la position inconfortable de l’hérétique dans le mouvement qui prétendait les représenter. J. K. Rowling en est l’exemple le plus visible, mais elle n’est pas isolée. Ce sont précisément ceux qui ont lutté le plus longtemps, depuis l’intérieur, qui ont été les premiers à observer la transformation. Et qui en ont été les premières victimes.
Il y a une thèse que le parcours de cet essai rend nécessaire, même si elle peut surprendre au premier abord : les droits homosexuels constituent probablement la dernière grande cause populaire portée à son terme par le programme universaliste des Lumières. Non parce que ce programme serait épuisé en tant que tel — nous y reviendrons — mais parce que c’est la dernière fois qu’une lutte de masse a mobilisé dans ce cadre philosophique avec une force suffisante pour transformer les institutions.
Le timing est éloquent. La reconnaissance légale du mariage entre personnes de même sexe s’accélère dans les années 2000 et 2010 dans la plupart des démocraties occidentales. C’est précisément au moment où ce programme touche à son aboutissement que le cadre idéologique qui allait le capturer était déjà en train de se constituer en parallèle. La victoire libérale et la dérive militante sont presque contemporaines. Ce n’est pas un hasard.
Un mouvement militant qui remporte une victoire decisive se retrouve devant un choix structurel : se dissoudre dans la normalité — ce qui signifie cesser d’exister comme mouvement — ou se radicaliser en déplaçant le front. La théorie queer et l’idéologie trans ont fourni ce nouveau front, en déplaçant le terrain de la politique vers la métaphysique de l’identité. Ce n’était pas une évolution naturelle : c’était une nécessité organisationnelle habillée en avancée théorique.
En ce sens, l’homosexualité a été doublement instrumentalisée. D’abord par les sociétés qui l’ont criminisée pendant des siècles. Puis, une fois la victoire acquise, par le courant militant qui en a fait le marchépied vers un tout autre projet. La lutte pour les droits LGB était une lutte pour l’inclusion dans l’universel. Ce à quoi elle a donné naissance était une lutte contre l’universel lui-même.
Mais il serait intellectuellement malhonnête — et anthropologiquement inexact — de conclure que le programme des Lumières est arrivé à son terme avec les droits LGB. Il ne l’est pas. Il continue. Il progresse même, mais en silence, loin du bruit militant, dans des espaces où la logique de l’universalisme produit encore ses fruits sans éclat ni scandale.
Prenons les droits des personnes handicapées. La Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées, adoptée en 2006, est un texte profondément lumiériste dans sa structure : elle affirme que la dignité humaine est un droit indépendamment des capacités physiques ou cognitives, elle réclame l’inclusion dans les espaces communs plutôt que la création d’espaces séparés, et elle fonde ses exigences sur le principe d’égalité devant la loi. Aucune déconstruction identitaire. Aucune fragmentation particulariste. Le même outil, tourné vers un nouvel angle mort de l’universalisme.
Le mouvement pour les droits des personnes handicapées opère d’ailleurs de manière significativement différente du militantisme wokiste. Il plaide pour l’accessibilité des espaces publics — trottoirs, transports, bâtiments — en invoquant le droit à la participation civique, pas la construction d’une identité oppressée. Il développe des technologies adaptatives et réclame leur prise en charge comme condition d’égalité réelle. Son horizon n’est pas la reconnaissance de la différence mais l’effacement des obstacles à la participation commune.
La question des apatrides et des réfugiés offre un autre exemple. Hannah Arendt l’avait formulé avec une limpide acuité : le paradoxe de l’apatride est qu’il révèle que les droits de l’homme, tels qu’ils avaient été conçus au XVIIIᵉ siècle, étaient en réalité des droits du citoyen. Celui qui n’appartient à aucun État ne possède aucun droit garanti. La grande tâche non accomplie du programme universaliste est précisément celle-là : trouver une architecture juridique qui garantisse la dignité de la personne indépendamment de son appartenance nationale. Non pas en détruisant la nation, mais en construisant au-dessus d’elle un étage de droits véritablement universels.
Ces chantiers — et d’autres, comme la protection juridique des personnes âgées dépendantes, la question des droits cognitifs à l’ère de l’intelligence artificielle, ou l’extension de la protection juridique à certains animaux — procèdent tous de la même logique. Ils demandent : qui est encore exclu du cercle de la dignité reconnue ? Quelles sont les limites que l’universalisme n’a pas encore su franchir ? Ce sont des questions lumiéristes. Elles n’ont rien à voir avec la déconstruction identitaire.
Ce constat est important parce qu’il réfute une des postures les plus communes du débat contemporain : l’idée que critiquer le wokisme revient à défendre le statu quo, à nier l’existence des injustices, à se satisfaire du monde tel qu’il est. C’est faux. On peut à la fois refuser le paradigme identitaire et continuer à travailler, avec les outils de la raison et de l’universalisme, à l’extension de la dignité humaine. Ces deux positions ne sont pas contradictoires. Elles sont même, au fond, la même position.
Il y a quelque chose de profondément injuste dans l’amalgame que nous avons défait. Il est injuste envers ceux qui ont souffert, dans toute l’histoire humaine, d’être homosexuels dans des sociétés qui les considéraient comme des criminels ou des malades. Leur lutte n’était pas une lutte pour la déconstruction de l’identité : c’était une lutte pour la reconnaissance de ce qu’ils étaient. Leur courage était le courage de ceux qui réclament leur place dans un monde commun, pas le courage de ceux qui nient l’existence de ce monde.
Il est également injuste envers l’héritage des Lumières. Ce n’est pas un hasard si c’est dans les sociétés issues de cette tradition que les droits LGB ont progressivement été reconnus. L’universalisme n’était pas toujours pratiqué avec cohérence ; ses promesses ont été souvent démenties par les faits. Mais c’est précisément parce que le principe était universel qu’on pouvait le retourner contre ses manquements. Vous dites que la dignité est universelle. Alors incluez-nous. Voilà l’argument qui a gagné. Pas : votre notion de dignité est une construction de pouvoir qui doit être démantelée.
L’homosexualité est ancienne comme le vivant. Elle a traversé toutes les civilisations, été niée dans beaucoup, tolérée dans certaines, célébrée dans quelques-unes. Elle a produit des philosophes, des artistes, des réformateurs, des rois, des savants. Elle s’est dissoute dans l’universel quand l’universel était assez grand pour la contenir.
Le wokisme, lui, a quarante ans. Il est né dans des départements académiques américains, a été élaboré par une poignée de théoriciens, et s’est répandu avec la vitesse d’une mode intellectuelle amplifiée par les réseaux sociaux. Il a pris en otage plusieurs luttes légitimes à des fins qui n’étaient pas les leurs. Et il a réussi, pendant un temps, à faire croire qu’il était le dépositaire naturel d’une histoire qui le précède de plusieurs millénaires.
Cette imposture mérite d’être nommée. Non par hostilité à quiconque, mais par respect pour la vérité. Et par respect pour ceux dont la vie, l’identité et la dignité ont été instrumentalisées dans un projet qui n’était pas le leur.
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Note de clôture
Ce texte ne prétend pas que le wokisme n’a jamais eu de préoccupations légitimes. Il prétend que la forme qu’il a prise trahit ces préoccupations. Il ne prétend pas non plus que les Lumières étaient sans contradictions : leurs contradictions sont bien documentées et doivent être maintenues sous le regard critique. Il prétend que leurs outils — la raison, l’universalisme, l’égalité devant la loi — restent les seuls qui aient réellement permis d’élargir le cercle de la dignité. Et qu’une idéologie qui prétend dépasser ces outils en les détruisant ne va nulle part, sinon vers une nouvelle forme d’intolérance habillée de vocabulaire libérateur.
Winckelmann, Bentham, Frédéric II, et les milliers d’hommes et de femmes anonymes qui ont vécu et aimé au mépris du regard de leur époque n’attendaient pas qu’on leur construise une idole. Ils attendaient qu’on les laisse tranquilles. C’est encore, au fond, la seule demande digne. Et le programme des Lumières — incomplet, imparfait, mais irremplaçable — est le seul projet collectif qui ait su, au fil du temps, transformer cette demande en droit.