L'importance comme hiérarchie inavouée
Il existe une résistance curieuse et répandue : accepter le concept d'importance tout en refusant celui de hiérarchie. On entend souvent qu'une valeur est « fondamentale », qu'une cause « mérite une attention prioritaire », qu'un principe « ne saurait être sacrifié » — et pourtant, le mot hiérarchie déclenche un réflexe de rejet, comme s'il portait en lui une violence que l'importance épargnerait.
Cette asymétrie ne tient pas à l'examen. Reconnaître qu'une chose est importante, c'est déjà lui attribuer une position dans un gradient — la placer au-dessus d'autres choses moins importantes, voire sans importance. C'est ordonner. C'est, en d'autres termes, établir une hiérarchie. Celui qui dit « ceci compte plus que cela » construit une structure ordonnée, qu'il le nomme ainsi ou non.
La relation inverse est asymétrique, et c'est là que réside l'intérêt de la distinction. Reconnaître une hiérarchie n'implique pas nécessairement de juger que les éléments supérieurs sont plus importants. Une hiérarchie peut être fonctionnelle, structurelle, sans emporter de jugement de valeur intrinsèque sur les êtres qui y occupent chaque position. Les deux concepts ne sont donc pas équivalents, et leur confusion produit une ambiguïté exploitée — souvent sans en avoir pleinement conscience — dans les discours qui cherchent à éviter les conclusions inconfortables de leurs propres prémisses.
L'exemple le plus puissant de cette distinction se trouve peut-être dans la figure de Maitreya, le Christ, l'Instructeur mondial — tel que le présente la tradition théosophique et les enseignements de Benjamin Creme. Maitreya affirmerait de lui-même qu'il n'est pas plus important, en tant qu'être, qu'aucun autre être sur Terre. Sa valeur intrinsèque n'excède pas celle du dernier des humains. L'amour universel auquel il est identifié ne connaît pas ces gradients — il est, par nature, égal, aimant et non discriminant.
Et pourtant, dans l'économie planétaire telle que la décrit cette tradition, Maitreya occupe une position centrale, que nul ne peut ignorer sans distorsion, il est littéralement le chef de la Hiérarchie spirituelle, axe autour duquel s'organisent les orientations de l'évolution humaine. Ce n'est pas une importance au sens où il vaudrait plus — c'est une fonction dans un organisme vivant.
La distinction s'éclaire ici avec précision dans une analogie simple : le cœur n'est pas « plus important » que le rein, quoiqu'il occupe une position centrale dans la structure fonctionnelle de l'organisme; mais le centre n'est pas une question d'importance. La hiérarchie est réelle et structurellement déterminante — sans pour autant se traduire en jugement de valeur sur la dignité intrinsèque de chacun des organes. On peut donc tenir simultanément l'égalité ontologique des êtres et la réalité d'une structure hiérarchique fonctionnelle. Ce n'est pas une contradiction mais sa résolution. Ce n'est qu'un autre exemple du débat philosophique de l'être et du devenir chez les vieux grecs philosophes — qu'on est tous égaux mêmes si on évolue, ce qui impliquer une hiérarchie (et non une importance.)
Il faut comprendre cette nuance pour bien comprendre la théosophie, il est par exemple dit chez Alice A. Bailey que le groupe qu'on appelle l'humanité ne sera libre que lorsque la dernière âme aura terminée son cycle de réincarnation — rejeter une seule âme de ce processus parce qu'aujourd'hui est elle stupide et de mauvaise volonté, c'est évacuer ce qui éternel pour quelque chose de temporaire.
L'anarchisme offre un cas d'école de la contradiction que nous décrivons. Il se construit sur le refus de toute autorité et de toute structure hiérarchique — l'État, le droit, les institutions. En apparence, aucune hiérarchie n'est tolérée. Mais l'anarchisme n'est pas sans valeurs : la liberté y est fondamentale, l'autonomie y prime sur la contrainte collective, la solidarité horizontale y est érigée en modèle de l'organisation sociale.
Or ces valeurs sont précisément ordonnées. La liberté y est placée au-dessus de la sécurité, l'autonomie au-dessus de la loi, la volonté collective horizontale au-dessus des institutions représentatives. Nier que cet ordonnancement constitue une hiérarchie, c'est simplement refuser de nommer ce qu'on fait. Le refus du mot ne supprime pas la réalité de la structure.
Il en résulte une incohérence particulièrement visible dans le rapport au cadre légal. L'anarchiste peut accorder une importance réelle à certaines valeurs — la dignité des personnes, la justice distributive, la protection des plus vulnérables — sans pour autant reconnaître la légitimité du cadre juridique qui protège ces valeurs de facto. Il bénéficie de la protection offerte par les institutions qu'il récuse, tout en refusant d'en reconnaître le fondement. La hiérarchie de ses propres valeurs est réelle mais il en nie la forme institutionnelle qui seule en garantit la pérennité.
La même logique se déploie dans des contextes plus larges, avec des enjeux politiques directs. Les exemples sont nombreux et convergent vers une structure commune : le principe est invoqué quand il protège, abandonné quand il contraint.
Défendre la liberté religieuse comme principe fondamental, c'est poser une méta-hiérarchie explicite : la liberté de conscience est au-dessus de tout contenu religieux particulier. C'est la position libérale classique, de Locke à Mill — aucune religion ne peut légitimement revendiquer le pouvoir coercitif de l'État, précisément parce que la liberté de conscience est le bien premier à protéger.
Celui qui affirme ce principe et soutient simultanément un projet théocratique — quelle que soit la religion en cause — a abandonné son principe au profit de son contenu préféré. Il ne défend pas la liberté religieuse ; il défend sa religion, et se sert du langage de la liberté comme levier rhétorique temporaire, utile tant qu'il est minoritaire ou vulnérable. Dès lors qu'il accède à une position dominante, le principe devient encombrant et disparaît.
Les partis qui invoquent la démocratie pour accéder au pouvoir et la suspendent une fois arrivés illustrent la même mécanique. Le principe — la démocratie — n'est pas tenu comme une valeur en soi, ordonnée au-dessus des intérêts partisans. Il est un instrument dont la validité dure exactement le temps où il sert.
Les mouvements qui réclament la tolérance pour leurs propres positions tout en refusant celle-ci aux positions adverses en offrent une variante particulièrement claire. La tolérance n'est pas ici un principe général — ce serait reconnaître une hiérarchie de valeurs où la tolérance prime sur le contenu des positions. Elle est une demande contextuelle, valable dans une direction, la leur.
Le cas des communautés religieuses qui demandent des accommodements dans des sociétés laïques tout en maintenant des structures internes qui n'en accordent aucun à leurs membres est peut-être le plus structurellement révélateur. La liberté religieuse est invoquée vers l'extérieur ; la contrainte interne n'est pas soumise au même principe. La hiérarchie implicite est là : la liberté de la communauté prime sur la liberté de l'individu au sein de cette communauté — mais on refuse évidemment de l'énoncer ainsi.
Il serait incomplet de ne pas relever la même tension dans certains discours égalitaristes radicaux. On y refuse toute hiérarchie entre les cultures, les pratiques, les valeurs — le relativisme culturel le plus conséquent prétend ne pas ordonner. Mais l'égalité elle-même y occupe une position absolument supérieure : elle est la valeur qui ne saurait être mise en balance, le principe dont la remise en cause constitue une faute. L'égalité comme valeur suprême, c'est paradoxalement la hiérarchie la plus absolue qui soit — et la moins avouée.
Et elle rejette donc, sans l'avouer, certains contenus culturels qui ne partage pas cette hiérarchisation des valeurs.
La même tension traverse les discours sur la neutralité. La neutralité n'est pas l'absence de valeurs — c'est une valeur particulière, ordonnée au-dessus du contenu des positions entre lesquelles elle prétend ne pas choisir. La neutralité est déjà une prise de position méta-axiologique.
Il faut ici trancher plus nettement. La hiérarchie n'est pas un concept à défendre malgré ses connotations — c'est un principe naturel, inscrit dans la structure du réel. L'organisme vivant est hiérarchique. L'évolution est hiérarchique. L'économie planétaire est hiérarchique. Nier la hiérarchie, c'est nier l'organisation même du vivant — et cette négation ne supprime pas la hiérarchie, elle la rend seulement invisible, donc incontrôlable et non assumée.
L'importance, en revanche, est d'une autre nature — et c'est là que la tradition de don Juan de Castaneda offre un éclairage décisif. Dans cet enseignement, l'importance personnelle est précisément ce que le guerrier doit dissoudre : c'est l'énergie dilapidée à se défendre, à revendiquer une position dans une hiérarchie de valeur subjective, à faire valoir que soi, ses idées, ses convictions méritent une place supérieure. L'importance n'est pas l'envers humble de la hiérarchie — elle en est la déformation égotique. Elle naît quand un être prend la structure ordonnée du réel et y projette sa propre prétention à y occuper une place élevée.
La hiérarchie naturelle existe et doit être assumée. L'importance personnelle est le mirage que l'ego projette sur cette hiérarchie pour s'y loger. Ceux qui refusent la hiérarchie tout en défendant l'importance ont simplement évacué la structure objective tout en conservant l'illusion subjective — et c'est la plus dangereuse des deux postures, parce qu'elle se soustrait à l'examen.
Il y a enfin une lecture théologique de cette distinction, que formule avec précision une réflexion sur la chute : les forces qui se sont opposées aux plans divins ne l'ont pas fait par manque de volonté — elles en avaient en abondance. Peut-être un peu par défaut d'intelligence. Mais invariablement par absence d'amour. Elles n'ont pas compris — ou n'ont pas voulu comprendre — que la voie du cœur occupe dans l'économie divine une position que la voie du mental isolé ne peut atteindre. Ce refus est la forme cosmique de l'importance personnelle : l'orgueil de ne pas se soumettre à un ordre que l'on n'a pas soi-même établi.
L'observation vaut aussi à l'échelle humaine ordinaire. Les individus que l'on qualifie de malfaisants manquent rarement de volonté, parfois un peu d'intelligence, mais presque toujours d'amour. Ce n'est donc pas une défaillance hiérarchique — ils reconnaissent fort bien les structures de pouvoir et savent s'y mouvoir. Ce n'est pas non plus une défaillance cognitive dans tous les cas. C'est une défaillance cardiaque, d'amour. Et c'est précisément ce que l'importance, gonflée à son degré le plus absolu, produit : un être capable d'ordonner tout autour de lui, incapable de se laisser traverser par ce qui échappe à l'ordre qu'il prétend contrôler.
La hiérarchie naturelle est réelle, nécessaire, inévitable et doit donc être nommée. L'importance est son ombre, le récit que l'ego se raconte pour occuper sans amour une place qu'il n'a pas méritée par le cœur. Assumer la première, dissoudre la seconde — c'est peut-être là le programme le plus exigeant qui soit, et le seul qui ne produise pas, à terme, quelques exemples des incohérences que nous avons décrites ici.