Il y a des questions qu'on ne pose pas à voix haute parce qu'elles semblent trop simples, trop évidentes, ou au contraire trop dangereuses. Celle-ci appartient aux deux catégories à la fois : celui qui ne connaît pas Robert Charlebois est-il vraiment québécois?
Posée ainsi, la question choque. Elle sent le repli, le tribalisme, le nationalisme étroit. On s'empresse d'habitude de la désamorcer : « Bien sûr que oui, le Québec est ouvert, inclusif, pluriel. » Et c'est vrai. Mais cette réponse réflexe rate quelque chose de plus subtil, de plus honnête, que je voudrais tenter de nommer ici, entre nous, sans détour.
Charlebois n'est pas un monument. Ce n'est pas Dollard des Ormeaux ni Marie de l'Incarnation, figures que personne ne fréquente vraiment mais que tout le monde cite au besoin. Charlebois, c'est autre chose, c'est une voix qui circule encore, qui sort d'une radio de cuisine, d'un party de famille, d'une vieille cassette retrouvée dans le fond d'un tiroir. Lindberg, Je reviendrai à Montréal, Ordinaire — ne sont pas des archives mais des présences.
Ne pas les connaître n'est pas une faute, mais c'est un signe de quelque chose.
Un signe de quoi, exactement ? Pas d'ignorance — la culture est vaste, les lacunes sont légitimes. Mais un signe d'exposition. Celui qui grandit au Québec, qui en respire l'air, qui en fréquente les gens, qui en subit les hivers et en célèbre les étés trop courts — celui-là, à un moment ou un autre, croise Charlebois. La chanson lui tombe dessus sans qu'il l'ait cherchée. C'est ainsi que fonctionne la culture vivante : elle ne s'enseigne pas, elle se contracte comme une maladie sur une poignée de porte.
Ne jamais l'avoir contractée, c'est avoir vécu au Québec sans avoir vraiment vécu dans le Québec. Et cette distinction, aussi délicate soit-elle, mérite qu'on s'y arrête.
Qu'est-ce qu'un Québécois ? La question a hanté tout un siècle de pensée politique, et elle n'est toujours pas résolue — ce qui prouve qu'elle est réelle.
La réponse génétique ne tient pas. Le « pure laine », ce Canadien français dont les racines remontent aux colons du XVIIe siècle et que les tests d'ADN identifient maintenant avec une précision troublante, n'est pas plus québécois par essence que n'importe qui d'autre. Le sang ne transmet pas l'âme. On connaît des pure laine qui n'ont jamais lu Gaston Miron, jamais écouté Félix Leclerc, jamais senti que quelque chose d'irremplaçable était en jeu dans cette langue-là, dans cette façon-là de l'habiter. Ils sont québécois par filiation, pas par adhésion. C'est peu.
La réponse fiscale ne tient pas davantage. Payer ses impôts à Québec, avoir son permis de conduire avec le fleur de lys, cocher la case « résident du Québec » sur sa déclaration — tout cela fait de vous un contribuable, peut-être un citoyen au sens juridique, mais pas nécessairement un membre du peuple. La citoyenneté administrative est une coquille. Elle peut contenir beaucoup, ou presque rien.
Ce qui reste, une fois qu'on a écarté le sang et l'impôt, c'est quelque chose de plus difficile à saisir et de plus réel : une appartenance qui se vit de l'intérieur. Une façon d'être ici qui ne se réduit pas à y être présent.
Les peuples ont des âmes. Ce n'est pas une métaphore romantique — c'est une réalité ethnologique. Il existe des façons de percevoir le monde, des réflexes collectifs, des blessures partagées, des fiertés inavouées, des humours particuliers, qui constituent le fond commun d'une communauté humaine. Ces choses ne s'apprennent pas dans les manuels. Elles se transmettent par osmose, par proximité, par imitation inconsciente, par les milliers de petits gestes et de références qui font qu'entre membres d'un même peuple, certaines choses n'ont pas besoin d'être expliquées.
C'est la réponse « Ah oui, évidemment. » à la référence qu'on n'avait pas tout-de-suite comprise !
Trois mots qui signalent une appartenance plus qu'une connaissance, une évidence partagée. L'évidence ne se prouve pas, elle se reconnaît. Et cette reconnaissance mutuelle, ce réseau invisible de signes compris sans effort, est ce qui distingue le membre d'un peuple du simple habitant d'un territoire.
Le Québec a les siens. La dérision comme armure. La mélancolie portée légèrement. La fierté qui se déguise en autodérision pour ne pas avoir l'air prétentieuse. La langue travaillée depuis l'intérieur, avec ses couches de joual et de préciosité qui coexistent sans se neutraliser. Et au cœur de tout ça, des voix — Leclerc, Vigneault, Charlebois — qui ont donné forme sonore à quelque chose qui existait sans encore savoir son nom.
Mais ici, il faut introduire une nuance essentielle, sans quoi la réflexion vire à l'exclusion.
Il y a deux manières de ne pas connaître Charlebois.
La première : ne pas encore le connaître. C'est la lacune du parcours. Le fils d'immigrants arrivés à Montréal à l'adolescence, le jeune allophone de Côte-des-Neiges qui grandit dans sa communauté d'origine avant de s'ouvrir progressivement à ce qui l'entoure — celui-là a simplement un chemin encore devant lui. L'appartenance n'est pas un état, c'est un mouvement. On devient québécois comme on devient soi-même : par accumulation, par exposition, par choix répétés d'être là plutôt qu'ailleurs.
La seconde : ne pas vouloir connaître. C'est le refus de l'âme. Habiter le territoire sans vouloir en habiter la mémoire. Vivre parmi un peuple sans curiosité pour ce qui l'a fait. Ce n'est pas un crime — personne n'est obligé d'aimer Charlebois — mais c'est une posture qui dit quelque chose : je suis au Québec, pas du Québec. Et cette distinction, aussi inconfortable soit-elle à formuler, est réelle.
La lacune temporelle est une invitation. Le refus est une clôture.
Une personne qui va vivre au Japon tout en se vantant de ne pas parler la japonais, ça ne se voit pas, mais au Québec, un PDG d'Air Canada habitant St-Lambert, avec un nom de famille français, une mère francophone, une épouse francophone, se targue de pouvoir y vivre sans jamais prononcer un mot de français, ce n’est qu'une personne parmi d'autres.
Lindberg, 1969. Louise Forestier et Charlebois, l'Osstidcho encore dans le corps, inventent quelque chose qui n'existait pas : un joual mis en musique rock, une voix qui part et qui revient, une liberté qui se nomme elle-même sans s'excuser. « Okay bye bye, chu dans l'avion. » C'est à la fois un départ et une déclaration d'appartenance. On s'en va, mais on s'en va d'ici, avec tout ce qu'ici a mis dans la gorge.
Cette chanson n'est qu'un exemple mais elle a fait quelque chose que les discours politiques les plus élaborés n'arrivent pas à faire : elle a donné au peuple québécois un moment où il s'est entendu lui-même, et où il s'est reconnu dans ce qu'il entendait. Ce n'est pas rien. C'est peut-être l'essentiel de ce qu'est la culture vivante par l'art.
La question de l'appartenance nationale est une question philosophique déguisée en question politique. Elle touche au problème de l'identité collective : qu'est-ce qui fait qu'un nous est un nous ? Qu'est-ce qui distingue une communauté d'une simple agrégation d'individus partageant un même espace ?
La réponse, je crois, est celle-ci : une communauté partage un monde. Pas seulement un territoire, pas seulement des institutions — un monde, c'est-à-dire un ensemble de significations implicites, de références communes, de façons d'habiter le réel qui n'ont pas besoin d'être justifiées parce qu'elles sont simplement là, dans l'air, dans la langue, dans la voix de Charlebois qui sort d'une radio qu'on n'avait pas choisie.
On peut appartenir à plusieurs mondes à la fois. C'est même souvent le signe d'une richesse intérieure. Mais appartenir à aucun — traverser les territoires sans jamais laisser un monde entrer en soi — c'est une forme de solitude que la citoyenneté administrative ne peut pas combler.
Le Québec n'a pas besoin que tout le monde connaisse Charlebois. Mais il a besoin que ceux qui se disent québécois aient, quelque part, laissé quelque chose d'ici les traverser. Une chanson. Un hiver. Une façon de rire de soi-même. N'importe quoi — pourvu que ce soit vrai.