Quand le militantisme colonise la science
Il y a une expérience de pensée que j’aime soumettre à quiconque me présente le patriarcat comme clé explicative universelle de l’histoire humaine. Imaginez un physicien à qui l’on explique, avec la conviction tranquille de celui qui a compris quelque chose d’essentiel, que toutes les âmes sont unes parce que les principes d’intrication quantique le démontrent. Le physicien n’est pas nécessairement en désaccord avec la proposition métaphysique, l’unité du réel est une idée ancienne et respectable. Ce qui le dérange, c’est autre chose : ce n’est tout simplement pas ce que dit la physique quantique. Le glissement s’est opéré en silence, emportant avec lui l’autorité du domaine sans en respecter la méthode. C’est exactement ce qui se passe lorsqu’on transforme le patriarcat, concept analytique légitime et historiquement situé, en principe cosmogonique universel chargé d’expliquer la totalité des maux de l’histoire humaine.
Le problème n’est pas politique. Il est épistémologique. Et la distinction mérite qu’on s’y attarde longuement, parce qu’elle est systématiquement brouillée, parfois de bonne foi, souvent non.
Karl Popper posait une question simple pour distinguer la science de ce qui ne l’est pas : qu’est-ce qui pourrait falsifier votre hypothèse ? Quelles données, quelles observations, quelle configuration du réel vous forcerait à la réviser ou à l’abandonner ? C’est ce critère de réfutabilité qui sépare une hypothèse scientifique d’un dogme, non pas parce que le dogme est nécessairement faux, mais parce qu’il s’est structurellement immunisé contre la preuve contraire. C'est plus compliqué que cela et l'épistémologie plus récente y ajoute un principe d’intersubjectivité entre pairs scientifiques qui dépasse la notion un peu naïve qu'un scientifique aurait un accès à l'objectivité pure.
Mais faisons l'expérience d'appliquer ce critère au patriarcat comme explication universelle puisque ceci n'est qu'un blog et non une thèse post-doctorale.
Lorsque les femmes sont exclues du pouvoir, c’est le patriarcat. Lorsqu’elles y accèdent, c’est la preuve que le patriarcat récupère et s’adapte. Lorsque des hommes souffrent des mêmes structures de domination, c’est la preuve que le patriarcat nuit aussi aux hommes — mais reste le patriarcat. Lorsque des femmes reproduisent ces structures, c’est qu’elles ont internalisé le patriarcat. La théorie absorbe tout, ne réfute rien, explique tout en n’expliquant rien de précis. Elle fonctionne comme un attracteur universel : chaque fait nouveau vient confirmer ce qui était déjà conclu avant que la question soit posée.
Ce n’est pas de la science. C’est de la scolastique, au sens médiéval du terme : un système clos de déduction à partir de prémisses tenues pour révélées, où la tâche du chercheur n’est pas de mettre la théorie à l’épreuve mais de trouver comment le réel illustre ce qu’on sait déjà. L’inversion est complète : au lieu que la conclusion suive des données, les données suivent la conclusion. Et les subventions vont aussi évidemment en ce sens, les bourses sont maintenant données en sachant d'avance que le but de la thèse est de démontrer cette théorie et non pas d'en tester des hypothèses.
En anthropologie — et c’est de là que je parle, c'est ma formation principale —, on appelle ça un biais de confirmation érigé en méthode. Ce n’est pas une critique idéologique. C’est un constat méthodologique élémentaire.
Le patriarcat, comme concept analytique, a une histoire intellectuelle précise et une légitimité réelle dans cette histoire. Les travaux de Gayle Rubin sur le système sexe/genre, ceux de Gerda Lerner sur la construction historique du patriarcat dans les sociétés mésopotamiennes, les analyses féministes matérialistes de Christine Delphy — tout cela constitue un corpus rigoureux, hypothétique, réfutable, discutable. Ces chercheuses ne prétendent pas avoir trouvé la clé de l’histoire universelle. Elles analysent des configurations précises de rapports de domination dans des contextes historiques et sociaux délimités. C’est du travail scientifique sérieux.
Ce qui se passe ensuite relève de ce qu’on pourrait appeler la contrebande épistémologique : on prend un concept forgé dans un contexte analytique précis, on lui retire ses conditions de validité — sa délimitation, son ancrage empirique, ses limites — et on le propulse dans un registre universel et moral. L’autorité académique voyage avec le concept, mais la rigueur reste à la frontière. On arrive à destination avec les diplômes mais sans la méthode.
Un exemple extérieur au féminisme permet d’en voir la structure avec plus de netteté, précisément parce qu’il n’est pas chargé des mêmes enjeux politiques. Dans Le pardon radical, Colin Tipping écrit, à quelques pages d’intervalle, que rien ne prouve la théorie de l’évolution — et que la physique a démontré l’unité de toutes choses. Les deux affirmations sont fausses, mais leur fausseté est symétrique et révélatrice. L’évolution est l’une des théories les mieux étayées de l’histoire des sciences : la convergence indépendante des fossiles, de la génétique comparative, de la biogéographie et de l’anatomie comparée constitue un édifice probatoire d’une robustesse exceptionnelle. Nier cela n’est pas du scepticisme — c’est du déni sélectif. L’intrication quantique, de son côté, est un phénomène réel et expérimentalement confirmé, mais il décrit le comportement de particules subatomiques dans des conditions très précises. En extrapoler que toutes les âmes sont unes est un saut métaphysique que la physique n’autorise pas — elle est aussi silencieuse sur les âmes que sur le destin ou l’amour.
Ce qui rend le cas Tipping pédagogiquement précieux, c’est l’asymétrie révélatrice qu’il expose en quelques pages : un standard de preuve extraordinairement élevé — et mal compris — là où la science est la plus solide, et aucun standard du tout là où elle se tait. C’est l’inverse exact de la rigueur. On refuse la preuve abondante, on accepte l’extrapolation non autorisée. La physique prête son autorité à une conclusion métaphysique qu’elle ne contient pas, exactement comme le concept de patriarcat prête son autorité analytique à une cosmogonie qu’il ne peut pas fonder.
Le résultat, dans les deux cas, est un concept qui ressemble à une catégorie scientifique, il en a le vocabulaire, parfois même les citations, mais il fonctionne comme une catégorie mythique. Il organise le monde en deux principes opposés, l’un porteur du mal, l’autre de la rédemption possible. Il offre une intelligibilité totale du réel. Il désigne le coupable structural. Il procure la satisfaction cognitive propre aux grandes visions du monde : tout s’explique, tout se tient, tout converge. C’est précisément la structure de la pensée magique, non pas comme insulte, mais comme description fonctionnelle. La pensée magique n’est pas irrationnelle au sens d’incohérente, elle est souvent parfaitement cohérente en interne, Auguste Comte l'appelait la magie rationnelle. Ce qui lui manque, c’est la porosité au réel, la capacité à être surprise par les faits, la disposition à réviser.
Il faut ici être précis, parce que la critique du militantisme scientifique est souvent comprise comme une injonction à la neutralité axiologique, voire comme une défense des hiérarchies existantes.
Ce n’est pas ce que je dis. Il est impossible — et d’ailleurs indésirable — qu’un chercheur en sciences humaines soit sans valeurs. Max Weber le savait déjà en 1917 lorsqu’il distinguait le savant du politique dans ses célèbres conférences : non pas pour interdire au savant d’avoir des convictions, mais pour lui demander de ne pas les faire passer pour des résultats. La distinction est entre l’engagement qui oriente les questions — ce qui est inévitable et même fécond — et l’engagement qui détermine les réponses avant que les questions soient posées — ce qui est une corruption de la démarche.
Le militantisme fait une nuisance spécifique à la science lorsqu’il opère cette substitution : lorsque la recherche de la vérité est remplacée par la construction de preuves pour un verdict déjà rendu. À ce stade, la science n’est plus un mode d’investigation mais un appareil de légitimation. Elle emprunte le prestige de la méthode pour habiller ce qui est en réalité une prise de position politique ou morale.
Cette nuisance est double et symétrique.
D’un côté, elle corrompt la science. Elle produit des travaux dont les conclusions sont connues d’avance, des données sélectionnées pour confirmer, des contre-exemples ignorés ou réinterprétés pour ne pas déroger. Elle crée des champs entiers où la réfutation d’une thèse dominante est socialement coûteuse, pas parce que la thèse est solide, mais parce qu’elle est adossée à une cause perçue comme juste. La vérité scientifique et la justice morale sont deux registres distincts. Les confondre ne rend service ni à l’une ni à l’autre.
De l’autre côté, elle corrompt aussi le militantisme. Un mouvement politique qui fonde ses revendications sur des analyses pseudo-scientifiques se rend vulnérable. Dès que la méthodologie est mise à nu, la légitimité s’effondre avec elle. Plus profondément, un militantisme qui n’accepte pas d’être contredit par les faits devient dogmatique, intolérant à la nuance, incapable de s’adapter au réel qu’il prétend transformer. Il se referme sur lui-même, développe une culture de l’orthodoxie, punit la déviation. On reconnaît là, avec une certaine tristesse, la trajectoire de plusieurs mouvements d’émancipation qui ont fini par reproduire les structures d’autorité qu’ils combattaient.
Je veux revenir sur l’image d’Ève que le titre évoque, parce qu’elle révèle quelque chose de structurellement important.
Dans le mythe chrétien, Ève croque dans la pomme et l’humanité tombe. La femme est le vecteur de la corruption originelle, le principe par lequel le mal entre dans le monde. Ce mythe a eu des effets réels, documentables, désastreux sur la condition des femmes pendant des siècles. Il n’est pas anodin. Il n’est pas métaphore innocente.
Mais regardons la structure du discours que nous analysons. L’homme — l’homme générique, catégoriel, coupable par appartenance — est le principe par lequel la domination entre dans l’histoire. Tout mal social s’explique en remontant à lui. Sa culpabilité est structurelle, antérieure à ses actes particuliers, inhérente à sa position dans un système qu’il incarne qu’il le veuille ou non. Il ne peut s’en dégager que par la reconnaissance, l’expiation, le travail sur lui-même, formes sécularisées de la confession et de la pénitence.
La logique est rigoureusement identique à celle du péché originel. Ce qui a changé, c’est le signe du verdict moral et l’identité du coupable cosmique. On n’est pas sorti de la pensée mythique, on l’a retournée. Et ce retournement est présenté comme une révolution intellectuelle, comme si inverser un mythe équivalait à le dépasser.
Ce n’est pas le cas. Inverser une cosmogonie, c’est encore habiter une cosmogonie. Le coupable universel reste une figure mythique, qu’il soit femme ou homme, Ève ou Adam. La pensée qui postule un principe unique responsable de la totalité du mal est une pensée théologique, quelle que soit la divinité qu’elle invoque ou l’ennemi qu’elle désigne. Un peu comme quand on dit que derrière chaque grand homme se cache une grande femme, on inverse le concept en le maintenant, mais on admet au moins que ce n'est pas qu'une cause unique.
Je ne conclus pas en défense du statu quo. Le patriarcat, comme configuration historique et socialement construite de rapports de domination genrés, est un objet d’étude légitime et important. La domination masculine est réelle, documentable, analysable. Les inégalités entre hommes et femmes dans l’accès aux ressources, au pouvoir, à la reconnaissance sont des faits empiriques qui demandent explication.
Mais l’explication scientifique de ces faits exige exactement ce que la cosmogonie refuse : la délimitation du phénomène, la comparaison systématique, la recherche d’autres variables explicatives, l’acceptation que les causes soient plurielles, enchevêtrées, historiquement contingentes; c'est beaucoup complexe qu'une cause unique. Elle exige qu’on accepte que le patriarcat de la Rome antique, celui de la Chine des Song, celui de l’aristocratie féodale et celui du prolétariat industriel ne soient pas le même phénomène avec le même moteur — et que les traiter comme tels nous apprend moins sur la réalité qu’on prétend analyser que sur le cadre conceptuel qu’on impose a priori — et ce même si les femmes sont plus nombreuses comme cadres dans la fonction publique ou aux études supérieures dans plusieurs pays, le fait du déséquilibre planétaire demeure — et c'est bien l'humanité entière qu'étudie l'anthropologie.
Les sciences humaines, à leur meilleur, font quelque chose de plus difficile et de plus utile que de confirmer ce qu’on sait déjà. Elles surprennent. Elles dérangent. Elles produisent des résultats qui forcent à réviser les prémisses. Elles montrent que le réel est plus complexe, plus ambigu, plus réfractaire aux grandes narrations que n’importe quelle théorie totalisante ne peut l’admettre.
C’est cette capacité à être surpris par les faits, cette porosité au réel, cette acceptation de ce qui est, qui est la marque de la démarche scientifique. Et c’est précisément ce que le militantisme, lorsqu’il colonise la science, vient détruire au nom de tout ce qui se termine en -isme.
Non pas parce que l’engagement est mauvais. Mais parce que la certitude préalable est mortelle pour la pensée.