Un essai sur le courage, la guerre, et ce que l'histoire oublie de nous apprendre
Mes deux grands-pères étaient des militaires. Volontaires de la Deuxième Guerre mondiale. Québécois. Francophones dans une armée où l'on formait des « British Officers ». Deux survivants d'unités massacrées à plus de 90 %. Après cela, ils sont revenus. Ils ont fondé des familles. C'est de là que je viens.
Quand les neurosciences modernes parlent des réactions au stress — le fight ou le flight — je pense immédiatement à eux. Il n'y a pas de meilleur exemple que ces hommes : deux facettes d'un même courage, l'un au sol, l'autre dans les airs. Deux lieutenants, mais par des voies opposées. Deux figures de la souveraineté intérieure, forgées dans le feu de l'histoire.
Et quand j'entends aujourd'hui les gens craindre l'armée russe, le tout petit 145 millions d'eux éparpillés sur un immense territoire avec des armes désuètes incapables de prendre l'Ukraine, je me demande comment mes grands-pères devaient voir l'armée allemande avant de se porter volontaires. La peur était réelle, la menace encore plus. Et pourtant, ils y sont allés.
Mon grand-père Marcel, surnommé « Red », de sa chevelure de feu, s'est enrôlé à seize ans. Il a triché sur son âge pour défendre l'Angleterre, commençant sur les bateaux, à éplucher des patates. Mais il était intelligent, fort, rapide. Recruté après des tests physiques et intellectuels remarquables, il gravit les échelons jusqu'à devenir celui qui donnait les Fly Wings aux parachutistes du 1er Bataillon canadien, une formation conjointe avec les SAS britanniques et les Forces spéciales américaines. Il leur apprenait à sauter des avions. Et ensuite, à tuer au corps à corps, à utiliser les armes de l'ennemi, à accomplir des missions furtives, etc.
Un parachutiste n'est pas qu'un soldat. Il est souvent aussi officier, ingénieur ou medic. Il saute en territoire ennemi, souvent isolé, derrière les lignes. Il doit improviser, survivre, décider. Et frapper.
Mon grand-père Louis, lui, était pilote. Il a notamment piloté le fameux Spitfire, cet avion dragon qui crachait littéralement du feu. Il est resté lieutenant toute sa carrière, refusant toute promotion. Pourquoi ? Parce que ceux qui grimpaient dans la hiérarchie, disait-il, perdaient en concentration... et mouraient. Lui, il pilotait. C'était sa mission. Et pour la remplir, il fallait rester vivant.
Le plus frappant entre eux, ce fut la distance avec laquelle ils tuaient.
Mon grand-père parachutiste voyait sa cible. Il préférait les carabines semi-automatiques, chirurgicales. Il abattait ses ennemis un par un. Il a même tué au couteau, à mains nues, notamment à Varaville, avant le débarquement, qui en a été l'un des lieux-clés. Le château devait être pris la veille du Jour J. Il fallait empêcher les tirs de mortier au matin, lors du débarquement de Normandie. Ils y sont parvenus. Et quand les Allemands ont contre-attaqué le lendemain, ils ont laissé faire, quitté, parce que la mission avait déjà été accomplie. L'histoire retiendra la plage, mais tout a commencé dans l'ombre, la veille, avec les parachutistes.
Quand je lui ai demandé combien d'hommes il avait tués, il ne m'a pas répondu. Il m'a raconté un moment : un face-à-face dans les bois, fusils levés, et l'un comme l'autre décidèrent de ne pas tirer. Il n'oubliait rien. Chaque mort était gravée et chaque vie sauvée aussi.
Louis, au contraire, n'avait pas de comptes précis. Il m'a dit un jour qu'en bombardant à cinq avions une cible militaire allemande, ils avaient sans doute tué plus de soixante mille personnes. Alors, peut-être douze mille pour lui, ce jour-là. Mais la veille ? Le lendemain ? Trop de missions, trop de bombes. Dans le cockpit, la mort était abstraite. L'altitude crée une forme de détachement, comme une protection.
Ce détachement, c'est ce que décrit la Bhagavad-Gîtâ, quand Krishna dit à Arjuna de faire son devoir de guerrier, sans s'attacher aux conséquences :
« Fais que l'affliction et le bonheur, la perte et le gain, la victoire et la défaite soient égaux pour ton âme, puis jette-toi dans la bataille ; ainsi tu ne pécheras pas. » — Bhagavad-Gîtâ, II.38
Louis avait une foi profonde. Je lui ai demandé un jour pourquoi il avait survécu alors que tous les autres étaient morts. Il me fit descendre au sous-sol, lentement, presque cérémonialement. Il me montra une minuscule image de Jésus. Il l'avait toujours gardée dans son cockpit.
Il me raconta un combat. Une masse noire de tirs antiaériens montait vers lui. Il comprit qu'il n'avait qu'une option : traverser. Et là, une lumière jaune l'enveloppa. Il perdit toute notion d'espace et de temps. Quand il revint à lui, il était hors du nuage mortel. Les ailes de l'avion étaient criblées de balles, mais lui — pas une égratignure.
Le technicien, stupéfait, affirma qu'il n'avait jamais vu un avion aussi perforé qui ait pu voler encore. C'était, pour lui, une forme de protection spirituelle.
Ce genre de phénomène n'est pas rare dans les récits de guerre. Certains y voient un miracle, d'autres une transe de survie. Moi, je l'ai vécu différemment, des années plus tard, en entrant dans un temple indien à San Francisco. Une lumière mauve. Une bulle. Le son du monde filtré. Des heures de méditation sans en avoir l'intention. Je pense que certaines expériences traversent le temps et les lignées.
Tout le monde craignait l'armée nazie qui prenait les pays au petit-déjeuner sans broncher. Et pourtant, mes grands-pères se sont portés volontaires. Par principe. Sans que l'absence de courage soit remarquée à notre époque — bien au contraire, ce mot-là, courage, on l'emploie de moins en moins, comme si on avait honte de lui.
Cette génération courageuse — et je répète le mot volontairement, celui-ci, volontaire, aussi — doit se retourner dans sa tombe à voir le manque de vision de notre époque. Des analystes politiques qui plient tous l'échine devant Poutine. Des éditorialistes qui parlent de la Russie comme d'un titan invincible, ce peuple de 145 millions d'habitants éparpillés sur un immense territoire avec des armes désuètes incapables de prendre l'Ukraine, ça aussi je le répète volontairement!
Pourtant l'histoire est claire : la taille ne fait pas la victoire. Imaginez l'armée défensive japonaise, compacte sur un petit territoire, forte de gens dévoués à leur nation, forte de 90 millions. Il faudrait avoir des œillères pour penser que le vaste territoire russe en ferait automatiquement une force écrasante face au Japon. Et pourtant, dans l'imaginaire collectif, c'est exactement ça — comme dans les films : un géant qui se déferlerait sur eux. Mais comme dans leurs animations japonaises, le petit nombre triompherait aisément.
Pourquoi l'Iran offre-t-il une résistance aussi intéressante ? Précisément parce que leur petit nombre est bien préparé : 150 000 Gardiens de la révolution qui valent plus que des armées beaucoup plus nombreuses mais moins motivées, moins disciplinées, moins concentrées sur leur mission.
Les catégories de poids dans l'UFC existent pour une raison : il y a une trentaine d'interdictions de frappes qui rendraient ces catégories ridicules si on les retirait — pouces dans les yeux, frappes à la nuque, à la colonne, derrière la tête — toutes des frappes permises en guerre, avec une arme. La force brute ne suffit pas. La technique, la préparation, la volonté : voilà ce qui décide.
Mes grands-pères le savaient. Ils l'avaient appris dans les bois de Normandie, dans les nuages au-dessus de l'Allemagne, dans l'ombre du château de Varaville la veille du Jour J.
En 1985, Marcel participa à une rencontre commémorative entre vétérans des SAS britanniques, des Forces spéciales américaines, et du 1er Bataillon de parachutistes canadiens. Pour la première fois depuis quarante ans, ils parlèrent. Ils se regardèrent dans les yeux. Ils laissèrent remonter ce qui avait été enseveli.
Il mourut peu après, les médecins parlaient d'un choc émotionnel.
Mon grand-père pilote, lui, vécut plus longtemps. Mais à la fin, lui aussi tremblait. Pas de froid. Pas de maladie. De souvenirs.
Nous vivons aujourd'hui dans une province de paix et d'abondance. Dans la ouate. Eux sont allés au bout de la peur, de la douleur, du devoir. Ils ont payé le prix. Et ils ont aimé. Ils ont eu des enfants. Et ils ont tenté, dans le silence des anciens, de ne pas nous transmettre le traumatisme.
Mais un peu de leur feu coule encore dans mes veines.
On continue pourtant de croire qu'on ne pourrait jamais se sortir des dictatures. Que Zuckerberg peut inévitablement contrôler les nouvelles qu'on partage — ou pas — sur Facebook. Que Musk ait plus de ressources que des pays entiers est accepté comme un fait indétrônable, comme une réalité cosmique immuable. Comme si l'histoire ne nous avait jamais montré la mort de monarques. Comme si la chute d'empires n'était qu'une métaphore.
Mes grands-pères n'ont pas pensé ainsi. Ils ont vu la machine nazie dans toute sa puissance apparente — et ils ont dit non. Pas parce qu'ils croyaient gagner facilement. Mais parce que le contraire était inacceptable.
C'est peut-être ça, le vrai héritage qu'ils m'ont laissé. Pas seulement le feu rouge dans les cheveux, ni les gènes d'hommes qui ont survécu à l'impossible. Mais cette conviction tranquille : que la taille du géant ne détermine pas l'issue du combat. Que la peur est une information, pas une sentence. Et que se porter volontaire — pour ce qui compte vraiment — n'a jamais été une question de chances.
Bibliographie
Bernd Horn, A Rising of Courage: Canada's Paratroopers in the Liberation of Normandy, Dundurn Press, 2010.
Bernd Horn & Michel Wyczynski, Tip of the Spear: Canadian Forces Operations in the Netherlands, 1944–45, Dundurn Press, 2006.
Bhagavad-Gîtâ, traduit du sanskrit, édition Jean Varenne, Gallimard, « Spiritualités vivantes », 1971.
Témoignages familiaux de Marcel et Louis, lieutenants canadiens durant la Seconde Guerre mondiale, transmis oralement à l'auteur.