La rue qu’on a laissée mourir
Défaillances gouvernementales et abandon du centre-ville de Montréal
Il y a quelque chose de troublant à marcher la rue Sainte-Catherine autour du coin Saint-Laurent aujourd’hui. Non pas l’agitation d’une ville vivante, mais le silence inquiet d’une artère qui se vide. Des vitrines aveugles, des commerces barricadés, des gens prostitués au sol entre deux injectées. Un Montréalais de naissance peut se demander ce qui s’est passé. La réponse n’est pas simple. Mais elle est politique.
Ce qui se passe sur Sainte-Catherine n’est pas un accident. C’est l’aboutissement prévisible d’une succession de défaillances à tous les paliers de gouvernement, accumulées sur plusieurs décennies, et amplifiées par une crise sanitaire qui a révélé au grand jour ce que nous avions longtemps préféré ne pas voir. Ce n’était qu’une goute de plus que le seuil de tolérance le permettait, mais la défaillance était là bien avant, systémique, idéologique et ignorée.
Depuis trente ans, les gouvernements fédéral et provincial ont progressivement abandonné la construction de logements sociaux. Ce désengagement, justifié par des impératifs budétaires et une foi aveugle dans le marché privé et la vocation communautaire qui devait compenser bénévolement, a transformé le logement en marchandise spéculative plutôt qu’en droit fondamental. Le résultat est visible aujourd’hui dans chaque arrondissement de Montréal : les loyers ont explosé, les logis abordables disparaissent, et les plus vulnérables tombent.
À cette défaillance structurelle s’est ajoutée, dans la dernière décennie, une croissance démographique soutenue nourrie par des seuils d’immigration élevés — sans que les gouvernements ne construisent en proportion. Qu’on approuve ou critique ces seuils, le fait est brutal : on a augmenté la demande sans augmenter l’offre, et les plus précaires en ont payé le prix. Un Montréalais qui vivait déjà sur le bord du précipice a été poussé par un marché locatif hors de contrôle.
L’itinérance visible au coin de Saint-Laurent n’est pas tombée du ciel. Elle est sortié d’un système de logement qu’on a laissé se délabrer volontairement.
Le Québec a procédé à une désinstitutionnalisation massive en psychiatrie dès les années 1970 et 1980. L’intention était louable : redonner de la dignité aux personnes souffrant de troubles mentaux, les sortir des asiles. Mais on a fermé les lits sans jamais construire les ressources communautaires promises en remplacement. Des milliers de Québécois souffrant de troubles sévères se sont retrouvés sans filet.
Aujourd’hui, un médecin aux urgences du CHUM peut passer des heures à chercher un lit pour une personne en crise psychotique. Les maisons de transition sont pleines. Les unités de psychiatrie ont des listes d’attente de plusieurs mois. En attendant, la rue devient le seul refuge disponible, et la maladie s’y aggrave sans soins. Ce qu’on voit sur Sainte-Catherine n’est pas de la criminalité ordinaire : c’est de la maladie mentale non traitée qui se déploie dans l’espace public faute d’un système qui soit encore en état de répondre.
Il y a une génération, les drogues de rue étaient destructrices. Aujourd’hui, elles sont annihilantes. Le fentanyl, le crack de synthèse et les analogues d’opioïdes ont transformé la dépendance en sentence quasi irréversible à court terme. Les personnes qu’on apercçoit effondrées sur Sainte-Catherine ne consomment pas pour le plaisir : leur cerveau est littéralement détourné, leur dignité dévorée par des molécules désignées pour créer une dépendance maximale.
Face à cela, les gouvernements ont hésité, temporisé, idéologisé. On a débattu pendant des années de l’ouverture de sites de consommation supervisés, pendant que des gens mouraient dans les ruelles. On a manqué de courage politique devant des dossiers électoralement sensibles. Pendant ce temps, les services de désintoxication sont saturés, et un toxicomane qui veut s’en sortir peut attendre des semaines avant d’obtenir une place.
On demande aux policiers du SPVM de gérer une situation que les politiques publiques ont créée et que les politiques publiques seules peuvent résoudre. L’arrestation répétée d’une personne en psychose active ou en sevrage sevère n’est pas une solution : c’est un cycle. La personne est traitée au poste, relâchée en quelques heures — parce que les tribunaux sont engorgés et les infractions mineures ne justifient pas la détention prolongée — et se retrouve au même coin de rue.
Cela ne signifie pas que l’intervention policière est inutile. Elle est nécessaire pour protéger les commercçants, les résidents et les passants. Mais une présence policière sans ressources d’accueil à l’arrière — pas de lits de désintox accessibles immédiatement, pas d’unités psychiatriques d’urgence disponibles, pas de logements supervisés — est un pompier sans eau. On déplace le problème, on ne le règle pas.
Le véritable scandale n’est pas que les policiers n’agissent pas. C’est qu’on les a laissés seuls.
Il faut nommer une autre défaillance, plus subtile mais tout aussi réelle : l’usage politique de l’idéologie pour justifier l’inaction. Dans certains milieux militants et institutionnels, critiquer les conditions de vie dans l’espace public est devenu suspect — assimilé à une criminalisation de la pauvreté. Cette confusion entre ne pas punir la misère et ne rien faire du tout a conduit à une permissivité qui ne protège personne : ni les commerçants, ni les résidents, ni les personnes vulnérables elles-mêmes.
Pire encore : l’idéologie sert parfois de couverture au manque de moyens. On habille en philosophie ce qui est en réalité de la négligence budgétaire. Il est plus facile de déclarer que « criminaliser l’itinérance » serait injuste que d’avouer qu’on n’a pas les lits de désintox nécessaires. Cette hypocrisie a un coût humain énorme.
Une société se juge à ce qu’elle laisse se passer dans ses rues. Ce que le coin Sainte-Catherine Saint-Laurent révèle aujourd’hui, c’est l’échec simultané de plusieurs politiques publiques fondamentales : le logement, la santé mentale, la lutte aux dépendances, la sécurité publique. Ce ne sont pas des échecs accidentels. Ce sont des choix politiques — des priorités budgétaires, des réformes reportées, des décisions prises par des élus qui en portent la responsabilité.
Les personnes qu’on voit effondrées sur ce trottoir ne sont pas une fatalité. Elles sont le produit visible d’un système qui les a laissées tomber à chaque étape — au logement, au médecin, au tribunal, au centre de désintox. Leur présence dérange les commerçants, effraie les passants, et dégrade l’espace public. Tout cela est vrai. Mais la bonne question n’est pas pourquoi ces gens sont là. La bonne question est : qui a fermé toutes les portes avant cette rue?
Répondre à cette question oblige à regarder non pas les sans-abri, mais les élus. Non pas la rue, mais les budgets. Non pas ceux qui souffrent, mais ceux qui ont décidé — ou laissé décider — que ce serait ainsi.